Sur les traces silencieuses : explorer l’histoire de la Vôge par ses anciens chemins forestiers

18/03/2026

À travers la forêt et les clairières de la Vôge, les anciens chemins de Bains-les-Bains invitent à une exploration riche de sens, reliant paysages, patrimoine et mémoire locale :
  • Les sentiers de charbonniers desservant les taillis et fours « meurtriers » du XIXᵉ siècle témoignent des savoir-faire liés au bois.
  • Les chemins des contrebandiers, véritables artères discrètes, illustrent l’importance sociale et économique des échanges clandestins à la frontière lorraine.
  • Le tracé oublié des voies de cure et chemins blancs menant aux thermes racontent l’essor du thermalisme et du tourisme d’autrefois.
  • Les vieux pavés des routes domaniales rappellent la gestion forestière sous l’Ancien Régime et la Révolution.
  • Chaque itinéraire dévoile autant de paysages que de récits humains, ponctués de croix, fontaines, bornes anciennes et vestiges méconnus.

Le réseau des anciens chemins : cartographie et typologie

Les chemins anciens de la Vôge forment un réseau complexe, hérité d’activités diverses : exploitation forestière, transport de marchandises, passages religieux, transhumance, ou accès aux stations thermales. Difficiles à distinguer parfois des simples voies carrossables, ils se caractérisent pourtant par un tracé discret, des enchaînements de fossés ou de restes de pavage, et surtout une logique ancienne : relier les axes structurants (vallées, routes royales) à des enclaves tenues secrètes, ou à des ressources naturelles.

  • Sentiers de charbonniers : larges de moins de 1,5 m, souvent en légère montée, menant à des sites de « meurtriers » (fours à charbon de bois), certains encore visibles dans la forêt de Bains-les-Bains (source : archives départementales des Vosges, plans cadastraux napoléoniens).
  • Chemins de contrebandiers : passant par les crêtes boisées (Bois l’Abbesse, Chanois), ils évitaient les grandes routes surveillées et servaient au passage du tabac ou du sel lorsque la Vôge était proche d’une zone frontière (source : témoignages collectés lors d’enquêtes orales menées dans les années 1970 par Annette Colin, ethnologue).
  • Voies blanches et sentiers de cure : larges allées issues des débuts du thermalisme, tracées pour relier certaines sources ou villas de villégiature à Bains-les-Bains (source : collection privée B., ancien conservateur local).
  • Sentiers des Maîtres des forêts : alignés sur de vieilles bornes forestières datées et percées de croix, ils étaient utilisés par les gardes forestiers dès le XVIIIᵉ siècle.

Charbonniers et bûcherons : les traces d’un monde disparu

Pendant tout le XIXᵉ siècle, l’économie de la Vôge reposait en grande partie sur le travail du bois. Les chemins de charbonniers, sinueux, creusés à la hache et entretenus à la force des bras, étaient vitaux : ils reliaient les habitats (hameaux de Grandrupt, Haut-du-Tôt, etc.) à de véritables « usines à ciel ouvert », les meules de charbon disposées au plus près des ressources. À l’écart des routes principales, ces chemins suivent souvent la courbe des pentes, épousant un relief doux mais escarpé, jalonnés de clairières rondes, de murets effondrés ou de restes de fours à charbon (voir : Éric Tisserant, « Le travail du bois et du feu dans la Vôge », 2012).

Par endroits, de vieux panneaux balisent encore ces itinéraires – ainsi dans la forêt communale de Trémonzey, où la boucle dite « des Charbonniers » relie trois anciens sites de production. On y croise parfois des vestiges inattendus : une croix à demi mangée par la mousse, une pierre gravée de dates parfois effacées, ou un fourneau effondré. Ces chemins conservent une mémoire invisible : celle du bois tiré au cheval, des familles vivant tout l’été dans la « cabane » à l’entrée du massif, du passage hebdomadaire du marchand.

Les voies discrètes : chemins de contrebande et petites routes de traverse

La Vôge, longeant par endroits la frontière entre Lorraine et Franche-Comté, fut longtemps un terrain de choix pour la contrebande. Les anciens racontaient encore, avant les années 1980, les « paquets de nuit » passés par les bois pour éviter la gabelle ou l’octroi sur le sel, puis sur le tabac, la laine, certains alcools. Les chemins du Chanois, ceux du Bois l’Abbesse ou du Grand Mont, étaient ainsi appréciés pour leur discrétion et leurs multiples embranchements.

  • Certains passages étaient signalés par des bornes liminaires : on peut encore voir, près du « Col du Montot », une pierre datée de 1783, marquant autrefois une zone de séparation fiscale.
  • La passe de la « Croix des Brûlés », non loin de Fontenoy-le-Château, mêle à l’histoire de la contrebande celle des anciens bûcherons et sabotiers, qui transportaient clandestinement leur production en période de crise.
  • Selon les saisons, certains chemins devenaient impraticables ; c’est alors que d’autres sentiers de traverse, parfois plus raides, étaient redécouverts de génération en génération.

Aujourd’hui, quelques-uns de ces chemins, sinon défrichés, sont repris par les promeneurs ou les adeptes de marche nordique. Ils constituent un terrain de jeu singulier : chaque détour peut réserver une « porte » sur l’histoire, un lieu-dit, une clairière, un pont de fortune en pierre. Cette topographie mouvante, qui a résisté à la disparition du petit trafic, offre un espace de mémoire populaire, où l’on comprend l’importance de la solidarité locale face aux contrôles et aux contraintes du pouvoir central (cf. « Petite histoire des chemins de contrebandiers en Vôge », Société Philomathique des Vosges, 1998).

Des routes de cure à la Belle Époque : promenades, parcs et élégance forestière

Le thermalisme, dès le XVIIIᵉ siècle, transforme radicalement le territoire de Bains-les-Bains. Sous l’impulsion de médecins, de propriétaires locaux et d’investisseurs, de nouveaux tracés voient le jour. On allonge, élargit ou graviellise certains chemins afin d’y faire circuler calèches et voitures des « baigneurs ». Après 1850, des allées « blanches » longent les propriétés autour du centre thermal, conduisent à des sources secondaires (la Prussière, la Gourmerie) ou relient hôtels à jardins aménagés.

  • Les anciens guides mentionnent par exemple la « Promenade de la Roseraie », vestige d’un tracé de prestige (source : Guide des Bains, 1922).
  • Certains de ces chemins ont été récupérés par les itinéraires de randonnée actuels (GR de la Vôge), mais on retrouve, en s’écartant, de vieux pavés, une rigole maçonnée, voire des bancs effondrés sous l’aubépine.
  • Des allées menaient à de petits ouvrages inconnus des visiteurs modernes : fontaines ferrugineuses aujourd’hui tarires, sources à légende, ou petits kiosques (documents : CPA Bains-les-Bains, collection Chaumot).

La diversité de ces routes, de la plus mondaine à la plus paysanne, dessine ainsi une géographie sociale et culturelle. Elle rappelle la capacité du territoire à s’adapter, à réutiliser d’anciens tracés, à en conserver certains usages tout en effaçant les signes les plus visibles de cette époque révolue.

Les chemins domaniaux et la forêt réglementée : gestion, cadastre et mémoire

Une part non négligeable des sentiers encore praticables dans la forêt de Bains-les-Bains remonte à la gestion domaniale menée à partir du XVIIIᵉ siècle, avec la création de la futaie des Moines, des coupes réglées et du cadastre napoléonien (1807-1830). Ces chemins, relativement rectilignes, sont reconnaissables aux anciennes bornes forestières, parfois numérotées, qui jalonnaient les limites d’affouage communautaire, et aux « pavés empiriques » (pierres posées en appui, non jointoyées) typiques de l’entretien par les Maîtres des forêts.

  • Le chemin de la Vieille Allée, traversant la forêt communale, présente encore sur 450 m une alternance de pavés grossiers et de partie empierrée, témoignage du passage fréquent de charrois lourdement chargés.
  • Certains petits édifices, tels que l’abri de la Croix Piquée, servaient tour à tour de poste de garde, d’arrêt pour les ouvriers, ou d’abri contre l’orage.
  • Les premiers plans « parcellaires » permettent encore aujourd’hui de situer l’ancien carrefour du « Quatre-Chemins » (cartes IGN Série Bleue, fiche 3719OT ; Archives départementales des Vosges).

Ces chemins étaient essentiels à la gestion des concessions de bois, à la surveillance des coupes, parfois à la délimitation de territoires de chasse. Ils complètent le puzzle des tracés agricoles : chaque génération y a laissé un peu de sa logique, de son savoir-faire – ici, une haie de charme replantée en 1923, là, un ruisseau canalisé. Les plus attentifs pourront lire dans ces balisages discrets la persistance de l’ordre ancien, respectueux du rythme des forêts.

Repères pour marcheurs dans la Vôge d’aujourd’hui

Les itinéraires anciens sont aujourd’hui pour beaucoup repris, balisés ou intégrés au maillage de sentiers de randonnée. Une approche respectueuse de leur histoire suppose d’y marcher en conscience et d’accepter de ne pas tout voir, ni tout comprendre au premier passage. Voici quelques recommandations pour explorer ces chemins :

  1. Privilégier les cartes IGN papier ou numériques (série TOP 25, 1:25 000), qui distinguent les anciens chemins ruraux des pistes récentes.
  2. Se renseigner au préalable auprès des mairies ou offices de tourisme : certaines zones (forêts domaniales, propriétés privées) ne sont pas accessibles au public hors périodes légales (cf. ONF, code forestier).
  3. Observer les détails : vieux pavés, bornes numérotées, fossés plantés de saules, restes de croix ou murets : autant d’éléments confirmant le passage ancien.
  4. Respecter la quiétude des lieux : nombre de ces chemins traversent aujourd’hui des habitats sensibles (zones de nidification, vieux vergers abandonnés, pâtures à l’abandon).
  5. Consulter les publications locales : l’association « Patrimoines en Vôge » publie régulièrement des bulletins d’histoire locale, avec plans, schémas et témoignages (contact en mairie de La Vôge-les-Bains).

Ouvrir le regard : marcher sur la mémoire, réinventer le présent

Explorer aujourd’hui les anciens chemins forestiers de la Vôge, c’est d’abord accepter un dialogue avec la lenteur, avec la mémoire collective, et parfois avec l’oubli. Chacun de ces sentiers invite à une promenade sensible : déchiffrer les signes minuscules du passé, imaginer la vie des anonymes, s’émerveiller de ce qui subsiste entre deux futaies. Face à la standardisation du paysage rural, ces chemins offrent une alternative : renouer avec la diversité, la modestie des usages anciens et la force tranquille de la forêt. La Vôge ne se donne jamais tout entière au premier regard, mais ses chemins invitent encore, pour peu qu’on sache les lire, à traverser l’épaisseur du temps sans le blesser.

Sources principales : Archives départementales des Vosges ; Société Philomathique des Vosges ; Tisserant É., « Le travail du bois et du feu dans la Vôge », 2012 ; Annette Colin, « Enquêtes orales autour de Bains-les-Bains », 1978 ; Guide des Bains (1922) ; ONF Vosges ; Patrimoines en Vôge – bulletins.

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