Sur les traces des anciens : choisir entre les atlas du 17ème et du 18ème siècle

29/05/2026

Un contexte à reposer : le rôle des atlas anciens

Avant d’entrer dans la comparaison, un rapide détour s’impose. Contrairement à aujourd’hui, où la cartographie semble un exercice accessible et universel, l’élaboration d’un atlas sous l’Ancien Régime relevait du prodige technique, de l’engagement politique, voire du prestige princier. Le terme lui-même, popularisé par Mercator à la fin du 16e siècle, désignait autant des recueils de cartes que de véritables manifestes visuels d’un territoire.

  • Au 17e siècle : les atlas, souvent de grand format, étaient produits à l’intention des souverains, des érudits et des grandes familles. Ils étaient imprimés en petites quantités et destinés à être des objets d’art aussi bien que de savoir.
  • Au 18e siècle : les progrès techniques (impression, gravure, triangulation) ainsi qu’un intérêt croissant pour la géographie appliquée (armée, administration) démultiplient les productions et démocratisent l’accès à la cartographie fidèle. Les atlas sont plus variés, certains à visée encyclopédique, d’autres à usage strictement local.

L’étude des cartes anciennes prend donc place à la croisée de l’histoire, de la science et de la littérature — un terrain parfait pour découvrir le territoire autrement.

Précision cartographique : du flou à la rigueur

Le 17ème siècle : entre art et approximation

Feuilleter un atlas du 17e siècle, c’est d’abord être saisi par la beauté des couleurs et la minutie des enluminures. À cette époque, on ne parlait pas encore de toponymie normalisée ou de relevés sur le terrain. Les cartographes (comme Nicolas Sanson, principal auteur français du siècle) s’appuient sur des témoignages, des cadastres fragmentaires, les écrits de voyageurs. Leur priorité : rendre compte d’un ensemble, donner à voir une région dans un esprit de synthèse.

  • Certains villages n’apparaissent pas ou sont mal placés par manque de données.
  • Les distances sont souvent fantaisistes, la précision topographique est limitée (ex. : les méandres de la Moselle varient d’une carte à l’autre).
  • La sélection des lieux à représenter dépend des commanditaires et du prestige des familles locales.

L’atlas du 17e siècle offre cependant un véritable voyage dans l’imaginaire collectif d’une époque : forêts, abbayes, ruines et pâturages y côtoient des figures allégoriques et des armoiries élaborées. C’est le choix de la contemplation et de la rêverie, mais il conviendra de compléter sa lecture par des sources contemporaines si l’on cherche la précision.

Le 18ème siècle : l’ère des géographes-rois

Avec l’avènement du siècle des Lumières, l’atlas devient un instrument de pouvoir et d’administration. La Cassini (première carte topographique de la France, débutée en 1747) en est l’exemple le plus frappant : pour la première fois, un territoire est relevé via la triangulation, sur le terrain, village par village. Les Atlas du 18e siècle tendent donc vers une fidélité accrue, corrigeant de nombreuses erreurs persistantes.

Critères Atlas 17e siècle Atlas 18e siècle
Précision géographique Variable, parfois faible Bonne à très bonne (Cassini)
Détail des lieux représentés Sélectif, parfois lacunaire Beaucoup plus exhaustif
Qualité artistique Savoureuse, stylisée Sobre, plus fonctionnelle
Mention des réseaux (routes, rivières) Partielle Précise et systématique
Accessibilité en ligne ou en reproduction Moins courant Très courant (Gallica, IGN, Geoportail)

Pour qui tient à retrouver une route disparue, l’emplacement exact d’un village ou la configuration des bois autour de Bains-les-Bains, le 18e siècle s’impose sans conteste comme premier jalon.

L’atlas comme porte d’entrée sur l’histoire locale

Une mémoire partielle du territoire

Les atlas anciens ne sont jamais neutres : ils portent la marque des hommes qui les ont créés, des enjeux qui traversaient leur époque. Dans la Vôge et les Vosges, le passage du 17e au 18e correspond à de profondes mutations : greniers à sel, forges, essor thermal, puis premiers chemins de fer modifient peu à peu la lecture du territoire.

  • Les cartes du 17e illustrent souvent l’emprise des grands monastères et abbayes (Luxeuil, Fontenoy), les marches féodales et les grandes routes de commerce.
  • Au 18e siècle, les bourgs se précisent, l’agriculture intensive s’affirme, l'altimétrie et la toponymie se stabilisent progressivement.

Petit détour par deux exemples locaux

  • Autour de Bains-les-Bains, sur un atlas de Sanson (v. 1650) : Lieu marqué par l’abbaye de Bains et quelques moulins, le village figure à peine, les hameaux sont souvent absents, la “grande forêt de Darney” paraît plus vaste qu’en réalité.
  • Sur la carte de Cassini (v. 1780) : Bains-les-Bains, ses hameaux, le tracé des routes et les limites forestières sont posés avec précision ; les premiers établissements thermaux sont déjà visibles en marge du bourg.

Face à la question du choix, on comprend donc que les deux époques projettent deux récits contrastés du même terroir : l’un, porté par l’oralité et la tradition ; l’autre, par le regard scientifique et le besoin d’un État organisé.

Quelle expérience pour le chercheur amateur ?

Pour débuter, tout dépend de la démarche. Celui qui veut s’imprégner d’une atmosphère, retrouver le miracle d’un nom oublié, saisir l’étrangeté d’une représentation ancienne, sera sans doute touché par l’esthétisme et la poésie d’un atlas du 17e siècle.

Mais quiconque amorce des recherches approfondies sur la généalogie, l’évolution des limites communales, la transformation des paysages ou la micro-toponymie trouvera dans les atlas du 18e siècle une matière abondante, structurée, infiniment plus exploitable. Pour la Vôge, une simple consultation de la BNF-Gallica ou du Géoportail donne accès en libre usage à l’intégralité de la série Cassini, à comparer, le cas échéant, aux cartes imprimées par Jaillot, Delisle ou les Dubuisson.

Quelques conseils de consultation

  1. Commencer par la série Cassini pour localiser villages, anciens moulins ou fermes isolées.
  2. Remonter ensuite à un atlas du 17e siècle pour percevoir la mémoire collective du territoire.
  3. Comparer cartes et archives : registres paroissiaux, inventaires d’abbayes, cadastres du 19e siècle à disposition aux Archives départementales des Vosges.
  4. Noter les évolutions de toponymie, utiles pour éviter les fausses pistes.
  5. Se munir (si possible) d’une photographie satellite actuelle pour mesurer l’écart et mieux interpréter ce qui a changé.

Explorer les atlas anciens : plus qu’un choix, un voyage

Chaque époque révèle une facette différente du territoire. Du 17e siècle, on tirera la poésie d’un monde avant la rationalisation, la fantaisie des monts et des frontières mouvantes. Le 18e, lui, ouvre le chemin à la méthode, à l’inventaire, à une lecture organisée de la Vôge qui prépare déjà la modernité. L’idéal, peut-être, est de ne pas choisir mais de passer de l’un à l’autre, en n’oubliant jamais la mémoire des lieux.

Sources : Gallica BNF, Géoportail, IGN, Archives départementales des Vosges, Philippe Pinchemel, Histoire de la cartographie, Cassini, Nicolas Sanson, Jean-Baptiste d'Anville.

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