Villas thermales de Bains-les-Bains : quelles pistes d’avenir pour un patrimoine rare ?

31/01/2026

Tout en portant la mémoire vivante du thermalisme vosgien, les villas thermales de Bains-les-Bains sont aujourd’hui à la croisée des chemins. L’évolution des soins de santé et des usages touristiques, la nécessité de leur entretien et le changement des modes de vie ont interrogé leur devenir. À travers :
  • Une analyse de leur état de conservation et des initiatives récentes de valorisation,
  • Un éclairage sur leur impact économique et leur potentiel dans une stratégie de développement durable ;
  • Un panorama d’exemples de reconversions réussies;
  • Une réflexion sur la création de nouvelles expériences patrimoniales, culturelles ou écotouristiques autour de ces demeures;
Ce texte apporte une compréhension claire des enjeux et pistes concrètes pour que les villas thermales continuent d’habiter l’imaginaire, la mémoire et la vie contemporaine de Bains-les-Bains.

Le patrimoine thermal de Bains-les-Bains : un héritage délicat à préserver

Implantées dès la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’aux années 1930, les villas thermales de Bains-les-Bains accompagnaient l’essor de la station, dont la fréquentation était portée par une clientèle bourgeoise parisienne, strasbourgeoise ou lyonnaise. Ces maisons, souvent construites par des architectes locaux (dont Hector Léger ou Jacques Oberthur, selon les archives communales), abritaient curistes, médecins ou notables en résidence saisonnière.

On dénombre aujourd’hui une vingtaine de villas thermales encore visibles, même si leur nombre exact dépend du périmètre retenu. Elles séduisent par leur diversité stylistique : néo-classicisme, art nouveau, inspirations balnéaires, détails de ferronnerie ou mosaïques (voir le recensement du ministère de la Culture sur POP). Pourtant, nombre d’entre elles affichent des signes de vieillissement : façades effritées, toitures fragilisées, parcs à l’abandon.

  • La villa Leclerc demeure emblématique par sa loggia ouvragée et son jardin romantique,
  • La villa Eugénie, récemment citée par l’Inventaire régional, témoigne d’innovations architecturales typiques des années 1930,
  • Plusieurs maisons sur la rue d’Alsace conservent encore fresques, vitraux et verrières d’origine.

Patrimoine bâti mais aussi vecteur de mémoire collective, ces villas racontent l’âge d’or des eaux vosgiennes, accueillant artistes, militaires, médecins, et parfois, dans de discrètes dépendances, le personnel domestique saisonnier venu d’Alsace ou de Lorraine.

Les villas thermales face aux défis contemporains : déclin ou nouveau cycle ?

L’histoire récente n’est guère favorable aux établissements thermalistes de petite taille. Après les Trente Glorieuses, la diminution du nombre de curistes (à peine 2 000/an au début des années 2000 à Bains-les-Bains, contre près de 6 000 dans les années 1960 selon l’INSEE), la réforme des prises en charge de la Sécurité sociale et l’évolution des attentes en matière de bien-être, ont fragilisé le modèle économique traditionnel.

Conséquence directe :

  • Des villas vendues en lots, parfois morcelées en appartements sociaux,
  • Des reconversions incertaines — maisons abandonnées, division en chambres d’hôtes éphémères,
  • Un entretien souvent coûteux pour les propriétaires individuels,
  • Des tentatives municipales de préemption ou d’intégration dans le plan local d’urbanisme patrimonial.

Selon le rapport de la Fondation du patrimoine, environ 30 % des villas thermales du Grand Est sont en « état préoccupant », principalement faute de projets viables ou de porteurs privés.

Patrimoine et attractivité touristique : quelle valeur ajoutée ?

Le potentiel touristique des villas thermales ne fait pas débat, même s’il doit s’adapter à de nouveaux usages. La patrimonialisation, c’est-à-dire la valorisation comme monument, ne suffit plus : le visiteur d’aujourd’hui recherche l’expérience, l’authenticité, la rencontre.

Quelques exemples inspirants émergent localement :

  • Diverses villas accueillent désormais des résidences artistiques temporaires, sous le label « Itinérances artistiques en Vôge », associant visites, ateliers et patrimoine vivant.
  • Deux maisons (dont la villa Saint-Rémy) proposent des séjours « bien-être et patrimoine »: yoga dans les anciens salons, ateliers sur l’histoire des plantes médicinales thermales animés par des passionnés locaux, dîners littéraires.
  • Des parcours guidés partagés par l’association « Les Sentiers de la Vôge » révèlent au grand public l’histoire sociale, les personnalités marquantes et les détails architecturaux de ces villas.

L’intégration des villas dans les nouveaux parcours touristiques, notamment pour les (rares) croisiéristes du canal des Vosges, représente aussi un enjeu. La possibilité de découvrir ces demeures lors d’événements patrimoniaux (Journées du patrimoine, Nuits européennes des musées, lectures en plein air) contribue à renouveler l’image de la station thermale, tout en la reliant à un art de vivre oublié.

Reconvertir pour transmettre : quelles solutions et quelles limites ?

La question de la reconversion est centrale pour éviter l’abandon progressif. Plusieurs scénarios peuvent coexister, adaptés à la morphologie et à la situation de chaque villa :

  1. Chambres d’hôtes et hébergements insolites : L’essor du slow tourism et la demande pour des expériences singulières donnent un sens à la création de « maisons-hôtes thématiques », centrées sur la mémoire des eaux, la culture des jardins historiques ou la gastronomie locale (à l’instar de la Maison des Cerfs à Contrexéville, qui inspire parfois dans la région).
  2. Espaces culturels partagés : Ateliers d’écriture, galeries temporaires, petites scènes de théâtre… Ils font revivre les salons et jardins tout en créant de la vie hors saison thermale. L’expérience du « Lab Patrimoine & Création » à Plombières-les-Bains inspire déjà des acteurs locaux.
  3. Habitat participatif patrimonial : Quelques opérations innovantes, timidement lancées dans l’Est, misent sur la restauration collective de villas en petites unités d’habitation, partiellement mutualisées (laverie, potager, salle commune), pour attirer de jeunes actifs ou retraités soucieux de patrimoine.
  4. Espaces de soins et bien-être nouvelle génération : Les vertus des eaux et plantes locales sont à redécouvrir. L’ouverture recente d’un espace « herboristerie et bains froids » au sein d’une ancienne maison médicale laisse entrevoir un nouveau cycle autour du soin global et de la reconnexion à la nature locale.

Pour chaque villa, cependant, l’équation est complexe. Restauration, respect des normes patrimoniales (PLU, ABF), accessibilité : autant d’obstacles, aggravés par le manque de ressources publiques ou privées. La Fondation du patrimoine, la DRAC Grand Est et parfois la Mission Bern accompagnent certains projets, mais les dossiers restent compétitifs.

Un patrimoine vivant mais fragile : enjeux et perspectives

Les villas thermales de Bains-les-Bains reflètent mieux que tout autre bâti la subtilité de l’histoire vosgienne, entre éclat discret, itinéraires de soins et éclats de vie communautaire passés. Ce sont des lieux de mémoire à forte identité, qui ne demandaient qu’à renaître à travers de nouveaux usages.

Préserver leur caractère, adapter leur usage, mais aussi éveiller l’intérêt des habitants et visiteurs passe par :

  • Une meilleure reconnaissance institutionnelle, via des protections ou labels spécifiques (notamment le label « Maisons remarquables » en cours d’étude);
  • Des synergies accrues entre communes du secteur pour bâtir des offres touristiques coordonnées (voir le projet « Thermalismes d’avenir » fédérant Bains-les-Bains, Plombières et Luxeuil),
  • Une implication citoyenne, qu’il s’agisse d’associations ou de collectifs d’usagers, pour alimenter la mémoire et animer ces lieux autrement (par des cafés patrimoniaux, des journées de bénévolat, etc.),
  • Le développement de formations et de chantiers-études, associant étudiants en architecture, artisans locaux et entreprises du bâti ancien.

Au fil des saisons, la fréquentation touristique retrouve une certaine dynamique, portée par la curiosité pour le patrimoine thermal, la mise en valeur du Parc Thermal et l’ouverture progressive à de nouveaux publics (individuels, scolaires, marcheurs). Les villas, loin de n’être que des décors, sont des points d’ancrage pour tisser un tourisme doux, culturel, ancré dans la singularité locale.

Vers de nouveaux récits pour les villas thermales de la Vôge

L’avenir des villas thermales de Bains-les-Bains dépendra de la capacité à concilier le respect d’un héritage fragile et l’invention de nouveaux modes de vie, d’accueil et de partage. L’enjeu n’est pas de figer ces maisons dans une mémoire passée, mais bien de leur permettre d’être habitées, redécouvertes, investies autrement.

Que l’on soit simple promeneur, amateur d’architecture, porteur de projet ou habitant, appuyer la renaissance des villas, c’est ouvrir la porte à une vision renouvelée du patrimoine thermal : celui qui soigne, émeut, et porte le territoire au-delà de ses frontières historiques. Les histoires ne manquent pas, à condition de vouloir encore les écrire.

Sources : 

  • Ministère de la Culture, POP patrimoine : fiches villas de Bains-les-Bains
  • Fondation du patrimoine Grand Est, rapport 2022
  • INSEE, Fréquentation des stations thermales, 1960-2020
  • « Les Sentiers de la Vôge », recueil d’archives locales (~2021)
  • DRAC Grand Est : études sur le patrimoine thermal vosgien, 2021-2023

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