Sous le charme discret des villas thermales : artistes et grands esprits à Bains-les-Bains

26/01/2026

L’attrait des villas thermales de Bains-les-Bains pour les artistes, écrivains et figures célèbres trouve ses racines dans un ensemble d’éléments historiques, culturels et sociaux. Facilement accessibles grâce à l'arrivée du chemin de fer, ces bâtisses élégantes, nichées dans la verdure vosgienne, ont hébergé des générations de créateurs. Leur architecture raffinée, le rayonnement européen des thermes au XIXᵉ siècle et l’effervescence du microcosme social qui s’y formait ont joué un rôle déterminant. Au fil des décennies, les propriétés accueillent aussi bien poètes et peintres que scientifiques en quête d’inspiration ou de repos, renforçant la légende d’un lieu propice à la création mais également à la discrétion et à la rencontre. Entre témoignages d’époque, anecdotes et analyse du contexte, ce phénomène révèle une facette méconnue du patrimoine de La Vôge.

L’essor de Bains-les-Bains : Quand l’eau rencontre le rail et la mode

Au tournant du XIXe siècle, la France vit une explosion du thermalisme. Bains-les-Bains, avec ses sources réputées pour leurs vertus médicinales (plus particulièrement contre les rhumatismes), s’impose progressivement comme une halte de choix pour les élites à la recherche de santé et de ressourcement. La maison de Plombières est voisine et célèbre ; Bains-les-Bains s’en distingue par son atmosphère moins mondaine, plus feutrée — ce qui séduira justement certains créateurs en quête de discrétion.

  • L’arrivée du chemin de fer en 1860 facilite considérablement les déplacements des Parisiens et des Allemands fortunés ; la gare permet un accès direct, presque aux portes des établissements thermaux (Source : Annales de l'Est, 1969).
  • Le développement des infrastructures accompagne la vague thermale : construction de grands hôtels, puis de villas souvent en retrait, nichées dans la verdure, offrant calme, confidentialité et un cadre enchanteur.
  • Le succès du thermalisme va aussi de pair avec une révolution culturelle : la villégiature se développe, valorisant le séjour prolongé dans un environnement agréable et stimulant.

Cette période d’effervescence va modeler le visage de Bains-les-Bains pour des décennies, et donner naissance à ces villas qui, par leur architecture et leur localisation, s’adressaient à une clientèle exigeante, cultivée, avide d’isolement tout en restant au cœur de la vie sociale.

Des décors propices à la création : l’architecture, la nature et l’intimité

Les villas de Bains-les-Bains, érigées entre 1870 et 1930 pour la plupart, s’imposent rapidement comme les refuges idéaux pour les artistes et écrivains. Leur élégance, tant dans la variété des styles que dans l’attention apportée aux détails intérieurs (salons lumineux, bibliothèques, vérandas avec vue sur parc), forge un environnement propice à l’inspiration.

  • La villa “Les Glycines” aurait, selon les archives municipales, abrité plusieurs séjours prolongés de maîtres aquarellistes comme Henri Zuber (source : archives municipales).
  • La villa “Le Château” fut connue pour ses fins d’après-midis animées où l’on croisait aussi bien des musiciens en retraite que des professeurs venant de Nancy.
  • Nombre de ces demeures possèdent de vastes parcs privatifs où les occupants pouvaient s’isoler sans être totalement coupés du monde, idéal pour écrire ou peindre en toute tranquillité.

La nature environnante, à la fois apaisante et mystérieuse, multiplie les motifs d’inspiration. Forêts tempérées, sentiers serpentant vers la Vôge, jardins botaniques expérimentaux (dont certains entretenus aujourd’hui encore par des passionnés locaux) : les villas jouissent d’un rapport privilégié à ce paysage qui stimule autant les romanciers que les botanistes ou les compositeurs.

Un microcosme foisonnant : rencontres, salons et sociabilité de la Belle Époque

Ce qui fait aussi la singularité des villas thermales de Bains-les-Bains, c’est la constitution d’un véritable microcosme, tissé de relations et d’échanges intellectuels. On connaît le cliché du “salon littéraire parisien”, mais la version vosgienne n’a rien à lui envier, à ceci près qu’elle s’épanouit au rythme des saisons, des cures et des amitiés éphémères ou durables.

  • Des salons temporaires s’organisent autour d’hôtes cultivés, souvent d’anciens professeurs, des musiciens établis ou des médecins célèbres venus prendre les eaux ; de ces rencontres naissent œuvres, projets et vocations.
  • L’écrivain Paul Adam, lors d’un entretien publié dans les “Annales de l’Est”, évoque ses “retrouvailles annuelles” autour d’un piano chez un ami de la villa “Montmorency”.
  • L’entraide joue aussi un rôle : à Bains-les-Bains, le statut social s’efface au profit d’une communauté où prime le partage culturel.

Certains curistes réguliers deviennent les chroniqueurs informels de la vie locale, alimentant journaux et gazettes régionales de lettres, de gravures ou de nouvelles inspirées par leur séjour, tel le dessinateur Alfred Paris, croquant ses promenades sous la pluie vosgienne (source : “La Lorraine Artiste”, 1902).

Discrétion et notoriété : la double attractivité des villas

Si de nombreuses grandes stations françaises rivalisent alors de faste, Bains-les-Bains cultive un atout rare : la discrétion. Les villas sont pensées pour préserver l’intimité de leurs hôtes, souvent soucieux d’échapper à la rumeur ou au tumulte des stations plus en vue. L'anonymat relatif garanti ici séduit aussi bien les amoureux secrets que les écrivains en délicatesse avec l'opinion publique, ou les artistes au travail.

Parmi les personnalités notables ayant fréquenté les villas ou leurs alentours, on peut citer :

  • Le compositeur François-Auguste Gevaert, invité régulier, dont les notes de séjour évoquent sa passion pour les bains matinaux et les discussions vespérales au coin du feu (Gallica, Bibliothèque nationale de France).
  • L’écrivaine Séverine (Caroline Rémy de Guebhard), qui s’y réfugia à l’été 1908 pour fuir Paris, selon sa correspondance publiée (“Lettres à des amis”, 1925).
  • Des scientifiques de l’Académie des Sciences, tels que Charles Sainte-Claire Deville, venus profiter du calme avant la rentrée académique (source : archives de l’Académie des Sciences).

La présence plus discrète, mais néanmoins attestée, d’artistes allemands et suisses à la période de l’Annexion (1871-1918), a également joué un rôle dans l’effervescence des villas, la frontière étant alors toute proche.

Patrimoine et mémoire : que subsiste-t-il de cet âge d’or ?

Aujourd’hui, le promeneur attentif peut encore admirer la diversité architecturale des villas, souvent préservées au sein de quartiers calmes ou transformées en résidences secondaires. Leurs noms (souvent gravés au-dessus des portes : “La Madeleine”, “Les Hortensias”, “Saint-Charles”) rappellent la mémoire de leurs illustres occupants, tandis que certains visiteurs tentent de rallumer la flamme des anciens salons lors de promenades littéraires ou d’expositions éphémères dans le cadre des Journées du Patrimoine.

Si l’âge d’or de ces rencontres et de ces villégiatures s’est atténué avec la généralisation du tourisme et l’évolution des usages thermaux après la guerre, Bains-les-Bains offre toujours aux curieux un visage méconnu : celui d’un territoire où la création s’est nourrie de silence, de nature et de ce vivant mélange d’ouverture et de discrétion qui caractérise les Vosges et ses habitants.

Ce que l’histoire de ces villas révèle du territoire

  • La richesse d’un patrimoine architectural adapté à la vie intellectuelle comme à la sociabilité éphémère.
  • L’importance de la mobilité, de la modernité technique (gare, nouvelles routes) dans l’ouverture au monde.
  • Le rôle central de la nature et du paysage dans le processus créatif.
  • Une capacité de la région à attirer, fédérer et protéger les talents, tout en restant fidèle à son identité profonde.

Alors que le thermalisme retrouve aujourd’hui un nouvel élan, la mémoire de ces villas demeure, inspirante et vivace, témoignage sensible d’une époque où la création se conjuguait intimement au goût du lieu.

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