Au fil des chapelles : comprendre la vie religieuse à Bains-les-Bains

14/12/2025

Introduction : Les chapelles, une présence discrète et révélatrice

À l’ombre des forêts de la Vôge, à la croisée d’anciennes routes et tout près des villages ou isolées dans les creux boisés, les chapelles de dévotion de Bains-les-Bains ponctuent le paysage. Souvent modestes, parfois oubliées, elles témoignent d’une histoire longue où la religion, les pratiques communautaires et les épreuves de la vie rurale se mêlent. Leur étude permet de mieux saisir les dynamiques religieuses locales et de mesurer l’attachement du territoire à ses racines et traditions.

Un territoire singulier, un patrimoine religieux à hauteur d’homme

Le territoire de Bains-les-Bains, intégré à la commune nouvelle de La Vôge-les-Bains depuis 2017, est traversé par une histoire religieuse qui ne se réduit pas à l’architecture imposante des églises paroissiales. Les chapelles, disséminées entre hameaux et campagnes, constituent, avec les croix de chemins et les oratoires, la « petite liturgie » du paysage local.

On compte plus d’une dizaine de chapelles sur l’ancien territoire de Bains-les-Bains et ses environs proches. Parmi les plus connues :

  • La chapelle Saint-Colomban, d’origine médiévale, située à l’écart du bourg, liée à la présence irlandaise et à la christianisation de la région au Moyen Âge.
  • La chapelle du Grandrupt, modeste bâtiment du XVIIe siècle, intimement liée à la tradition celtique et à l’ancienne abbaye voisine.
  • La chapelle Notre-Dame d’Oncourt, érigée suite à un vœu collectif durant la peste de 1636.
  • L’oratoire Sainte-Anne de Hautmougey, témoin d’une piété tournée vers la protection de la famille et des terres agricoles.

Ce maillage religieux est caractéristique des régions de l’Est français, où les paroisses couvrent de vastes territoires, marquant la nécessité d’espaces intermédiaires, plus proches pour les habitants éloignés du cœur du village (Base Mérimée, Ministère de la Culture).

Origines et raisons d’être : entre foi populaire et besoins du quotidien

Pourquoi tant de chapelles dans ce secteur ? Leur fondation, pour la plupart entre le XVIe et le XIXe siècle, relève moins d’une volonté institutionnelle que d’initiatives villageoises ou familiales. À l’origine, plusieurs motivations se dessinent :

  • La protection contre les épidémies : la chapelle Notre-Dame d’Oncourt, fondée après l’épidémie de peste, mais aussi certaines petites croix champêtres, sont liées à des prières de délivrance ou d’intercession lors de fièvres, choléra ou mauvaises récoltes.
  • La gratitude : les chapelles ex-voto marquent la reconnaissance à un saint protecteur suite à un vœu exaucé (rétablissement d’un enfant, protection miraculeuse…)
  • L’ancrage dans l’espace : ériger une chapelle consolidait la limite d’un territoire, protégeait un point d’eau, ou affirmait la cohésion d’un hameau éloigné de la paroisse-mère.

À Bains-les-Bains, la chapelle Saint-Colomban, placée non loin d’une source, témoigne bien de cette adaptation locale des croyances : selon la tradition, ses eaux auraient des vertus bienfaisantes, phénomène courant en Lorraine avec la persistance d’anciens cultes liés à l’eau christianisés au fil des siècles (CRCV, Centre de Recherche sur les Cultes et les Vivants).

Lieux de rassemblement et de sociabilité villageoise

Bien plus que de simples espaces cultuels secondaires, ces chapelles ont rythmé la vie communautaire. Avant que les routes ne facilitent l’accès au bourg, elles accueillaient :

  • Les processions lors des rogations (prière pour la protection des cultures)
  • Des pèlerinages locaux, parfois le jour du saint patron de la chapelle
  • Des prières collectives en période d’adversité
  • Des rassemblements liés au calendrier agricole, comme la bénédiction des semences (en particulier à Sainte-Anne, patronne des mères et agricultrices)

Jusqu’au milieu du XXe siècle, certaines chapelles servaient encore de lieu de rassemblement pour les enfants catéchisés en périphérie, ou pour de petites fêtes de village. Cette tradition de rassembler la population au seuil de la chapelle explique par ailleurs la présence fréquente d’un « reposoir » extérieur, servant lors des processions du Corpus Christi (Fête-Dieu).

Des enquêtes orales menées entre 1990 et 2010 par le Ministère de la Culture auprès des habitants des Vosges montrent que ces événements étaient aussi, pour bien des familles, la seule occasion de rencontres inter-hameaux hors des marchés.

Fonctions religieuses et culturelles : évolution d’un usage

Si, au cours des XIXe et XXe siècles, la pratique religieuse s’est recentrée sur l’église paroissiale, la plupart des chapelles ont conservé une fonction vivante, quoique plus discrète :

  • Certains lieux sont encore aujourd’hui objet de dévotions individuelles : le passage régulier d’un promeneur qui vient allumer un cierge, déposer un bouquet ou formuler une prière silencieuse.
  • Les cérémonies annuelles, même rares (messe, bénédiction…), demeurent des temps de mémoire collective.
  • La présence de plaques commémoratives, d’ex-voto, actualisés après les deux guerres mondiales, témoigne de leur adaptation à la mémoire moderne.

Par ailleurs, la restauration récente de plusieurs chapelles, avec souvent le concours d’associations locales (par exemple : « Les Amis de la Chapelle Saint-Colomban »), manifeste un intérêt renouvelé pour ce patrimoine. Des initiatives citoyennes se multiplient depuis une vingtaine d’années, s’inscrivant dans un mouvement national de sauvegarde des « petits patrimoines religieux » (Défis Déclics).

De nouvelles fonctions culturelles émergent également :

  • Petits concerts de musique ancienne accueillis dans la chapelle du Grandrupt
  • Expositions artistiques temporaires animées par les écoles ou associations
  • Itinéraires de découverte du patrimoine, balisés par l’office de tourisme ou lors des Journées du Patrimoine

Ce glissement progressif de l’espace strictement religieux vers un rôle de marqueur culturel traduit l’attachement local à ces édifices, même chez les non-pratiquants.

Typologie architecturale et diversité des modèles

Sur le plan architectural, les chapelles de dévotion de Bains-les-Bains sont révélatrices à plusieurs niveaux. Certaines datent du Moyen Âge, comme Saint-Colomban ; d’autres affichent un style prégnant d’inspiration néo-gothique, hérité du « réveil catholique » du XIXe siècle après la période concordataire. Les matériaux rappellent le contexte local : pierre gréseuse jaune ou grise des carrières voisines, toits en ardoise ou tuile plate, et omniprésence du petit clocheton.

Leur décor intérieur — statues polychromes, autels de bois peint parfois naïf, simples bancs et ex-voto modestes — se distingue par une expression de la piété populaire plutôt qu’un faste ostentatoire : on prie, on remercie, on fait mémoire, à échelle humaine.

Ce caractère composite montre aussi l’ouverture du territoire aux influences extérieures : l’iconographie des saints (Colomban, Anne, Antoine…) reflète tant l’histoire de migrations des peuples européens (moines irlandais au VIIe siècle, flux monastiques lorrains au XVIIe siècle) que les préoccupations concrètes de la vie de campagne : la maladie, la peur du loup, la fertilité des champs.

Les chapelles au cœur des croyances populaires : anecdotes et transmission

La vitalité passée de ces chapelles se révèle aussi à travers une multitude d’histoires transmises oralement :

  • Naturels ou miraculeux ? La source Saint-Colomban passait pour guérir maux de gorge et fièvres persistantes. On déposait un mouchoir imbibé, persuadé que le saint guérisseur interviendrait.
  • Durant la Seconde Guerre mondiale, certains habitants du Grandrupt couvraient la statue de la Vierge d’un linge blanc lors des nuits de bombardement. Ce geste, transmis dans les familles, voulait « détourner la violence de la guerre ».
  • On évitait, jusque dans les années 1950, de refermer la porte des petites chapelles après une visite, "pour qu’aucune grâce ne reste enfermée".

Ces récits, parfois empreints de superstition, témoignent d’une mémoire vivante et d’un rapport charnel au sacré, moins institutionnel que quotidien et localisé. Selon les recherches de l’abbé Jacques Baudoin, spécialiste du patrimoine vernaculaire vosgien, ce type de traditions a permis la persistance d’une religiosité souple mais profondément ancrée (FranceArchives/Vosges, Fonds Baudoin).

Un patrimoine vivant : transmission, enjeux et perspectives

Aujourd’hui, préserver ces chapelles représente un défi. Restauration, entretien et valorisation impliquent habitants, élus, artisans et écoles. Plusieurs programmes ont permis de réhabiliter les toitures ou de sécuriser certains sites, notamment grâce aux fonds de la Fondation du Patrimoine (voir la restauration de la chapelle de Hautmougey en 2021).

  • En 2022, la chapelle Notre-Dame d’Oncourt a reçu près de 500 visiteurs lors des Journées du Patrimoine — un record pour une structure de moins de 40m2.
  • Les circuits pédestres, comme ceux balisés autour de La Manufacture Royale, intègrent désormais ces édifices au fil de la randonnée, permettant une sensibilisation du public à la fragilité et à l’intérêt de ces micro-lieux.
  • Des ateliers de mémoire sont régulièrement organisés par les associations de retraités ou de parents d’élèves, invitant anciens et jeunes à croiser leurs souvenirs de cérémonies ou de fêtes liées à ces chapelles.

Beaucoup de chapelles, bien que peu fréquentées pour le culte, restent pourtant des jalons importants dans la géographie affective et la narration collective du pays de Bains-les-Bains. Leur avenir dépendra sans doute de la capacité à transmettre ce goût du « petit patrimoine » et à le renouveler, non par nostalgie, mais parce qu’il raconte, en creux, l’histoire belle et complexe d’une communauté.

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