Aux origines raffinées des villas thermales de Bains-les-Bains

03/01/2026

La deuxième moitié du XIXe siècle a vu Bains-les-Bains se métamorphoser sous l’impulsion d’une clientèle fortunée venue des grandes villes ou de l’étranger, attirée par les bienfaits des eaux thermales. Cette transformation se manifeste principalement par la construction de villas élégantes et personnalisées, qui s’expliquent par plusieurs facteurs essentiels :
  • Une mode du thermalisme encouragée par la médecine et la société mondaine.
  • L’émergence de nouveaux besoins liés au confort, à l’intimité et au statut social des curistes aisés.
  • L’influence des réseaux ferroviaires favorisant l’arrivée de visiteurs fortunés.
  • L’impact architectural et culturel durable sur le paysage de la Vôge.
  • La volonté de laisser une empreinte durable et personnelle dans leur lieu de villégiature.
À travers ces choix, les villas thermales témoignent du mariage entre pratiques sociales, modes de vie et histoire locale.

Un village thermal au cœur des grandes mutations du XIXe siècle

Au début du XIXe siècle, Bains-les-Bains n’est encore qu’un bourg paisible, réputé pour ses sources utilisées depuis l’époque gallo-romaine. Mais l’essor du thermalisme en France, documenté par les travaux d’historiens comme Georges Vigarello (Le Propre et le Sale, Paris, Seuil), bouleverse l’économie locale. Ces changements sont renforcés par l’amélioration du réseau ferroviaire, qui facilite l’accès aux stations même enclavées.

  • En 1862, la ligne Épinal-Lure désenclave définitivement Bains-les-Bains : la gare est inaugurée en 1869.
  • La « loi sur les établissements thermaux » de 1856 encourage la création de structures d’accueil pour curistes aisés (source : Archives départementales des Vosges).
  • Dès les années 1870, plus de 3000 curistes affluent chaque été, dont une forte proportion issue de la haute bourgeoisie et de l’aristocratie (source : Annuaire des Stations Thermales de France, 1892).

Ce contexte national favorise la venue d’une clientèle exigeante, qui ne se contente plus des hôtels et pensions traditionnels. Les exigences de confort moderne, de discrétion, mais aussi de représentation, appellent de nouvelles formes d’habitat temporaire.

Thermalisme, mondanité et désir d’intimité : la genèse des villas

Au XIXe siècle, la cure thermale n’est pas seulement un acte médical, mais s’affirme aussi comme un moment social incontournable. De grandes familles de Nancy, Paris, Lyon ou Bordeaux viennent à Bains-les-Bains autant pour se soigner que pour se retrouver entre pairs, nouer des relations ou montrer leur réussite. Les journaux de l’époque (Journal des Eaux de Bains, 1884) relatent les réceptions, thés dansants et salons littéraires organisés dans ces nouvelles « villas de campagne ».

Cette sociabilité mondaine s’accommode mal des espaces partagés ou du brouhaha des grands hôtels. Rapidement, la mode est à la location — puis à la construction — de villas individuelles, conçues pour recevoir, se reposer et marquer son statut :

  • Les villas sont souvent bâties sur des terrains en hauteur, offrant une vue sur les vallons boisés de la Vôge.
  • Leur plan intègre salons spacieux, jardin d’agrément, parfois salle de billard ou « fumoir ». La cuisine, souvent reléguée à l’arrière, témoigne du recours à une domesticité nombreuse le temps de la saison thermale.
  • Les façades sont abondamment décorées : bow-windows, verrières, balustrades en fonte, inspiration néo-classique ou Art nouveau.

Ce nouveau type d’habitat émerge précisément à Bains-les-Bains en raison de la conjoncture : des terrains disponibles, une petite ville à taille humaine, des paysages attractifs, et une forte demande sociale de confort et de distinction.

Un art de vivre importé, entre cosmopolitisme et enracinement

Derrière ces villas, il n’y a pas qu’un désir d’intimité : c’est tout un art de vivre qui se dévoile. À la différence des résidences aristocratiques traditionnelles, les villas thermales associent confort moderne et ouverture à la nature, mais aussi éclectisme dans le goût.

Quelques traits caractéristiques des villas thermales de Bains-les-Bains (XIXe - début XXe siècle)
Caractéristique Exemple local ou influence
Éclectisme architectural Néo-gothique, néo-classique, Art nouveau (villa Les Glycines, villa Thérèse)
Jardins d’agrément paysagers Pavillons, orangeries, rocailles, influence des parcs anglais et italiens
Communs et dépendances Écuries, garages à voitures à cheval, logements pour le personnel
Ouvertures panoramiques Grandes baies vitrées, loggias, vérandas ouvertes sur la Forêt de Darney
Salles dédiées aux loisirs mondains Billards, cabinets de musique, bibliothèques privées

Certaines villas portent aujourd’hui encore les noms de leurs commanditaires (Villas Lesgly, Les Myrtilles, Saint-Louis), témoignant de la volonté de s’enraciner dans la mémoire locale tout en affichant une appartenance à la grande société européenne. Des familles venant de Belgique, de Suisse ou d’Alsace, y installent des collections d’art et transforment les intérieurs en vitrines culturelles (source : Société Philomatique Vosgienne).

Bien-être, cure et innovations techniques dans l’habitat thermal

La demeure de villégiature n’est pas seulement un lieu de réception : elle doit aussi offrir ce que la cure impose. Les exigences du bien-être favorisent une série d’innovations qui font écho à une époque friande de progrès techniques.

  • Dès les années 1880 : premiers réseaux d’eau courante alimentant baignoires et salles d’hydrothérapie privées.
  • Installations de chauffage central, de vérandas semi-étanches, puis « chambres d’air » avec ventilation contrôlée.
  • Salubrité, hygiène, silence et accès privatif au thermes deviennent de véritables arguments pour les architectes locaux, à l’image de la villa Sainte-Marie, qui possède un accès direct à une source captée (source : Archives municipales de La Vôge-les-Bains).

Cette modernité affichée montre bien que la villa thermale n’est pas une simple maison de campagne, mais une résidence connectée à la pratique même de la cure et à la recherche d’un confort avancé pour l’époque.

Un impact durable sur l’urbanisme et l’image locale

Le développement des villas thermales ne s’est pas fait sans conséquence pour la ville et son identité. Ces constructions ont modelé tout un pan de l’urbanisme de Bains-les-Bains, marquant un contraste saisissant avec le bâti lorrain traditionnel.

  • Des quartiers-villas sont planifiés le long de la rue du Rocher, de la rue du Gabion ou du faubourg de la Promenade.
  • Les propriétaires font appel à des architectes venus de Nancy, Paris ou Bâle, introduisant des techniques – et un goût – nouveaux dans la région.
  • Les jardins de villa s’ouvrent parfois au public pour des expositions florales ou des fêtes de bienfaisance, tissant un lien inédit entre le village et les hôtes de passage, d’après le Courrier des Vosges (1877).

Certaines villas passeront plus tard dans le domaine public (exemple : la Villa Sainte-Odile, aujourd’hui centre culturel), tandis que d’autres seront récupérées par des congrégations religieuses ou, plus tard, des établissements scolaires.

Patrimoine et transmission : les villas thermales aujourd’hui

Aujourd’hui encore, le promeneur attentif peut deviner, derrière les grilles surmontées de fer forgé, l’existence de ces demeures finement ouvragées. Certaines villas sont demeurées dans la même famille, tandis que d’autres ont connu une destinée plus incertaine. Le phénomène, loin d’être unique, relie Bains-les-Bains à d’autres grandes stations françaises : Vichy, Plombières, Évian. Mais ici comme ailleurs, la villa demeure le signe d’une époque où la cure était synonyme à la fois de science, de plaisir et de distinction sociale.

La préservation de ce patrimoine pose aujourd’hui de nombreux défis : dégradation, reconversion, mais aussi reconquête par de nouveaux usages (résidences secondaires, locations saisonnières, ateliers d’artistes…). Pour beaucoup d’habitants et d’amateurs d’histoire, ces élégantes demeures sont bien plus que des vestiges spectaculaires : elles racontent l’histoire d’un territoire à la croisée des modes, des cultures et de la modernité.

Ouverture : transmission et renaissances possibles

Le legs des villas thermales ne se limite pas à leur beauté architecturale ou à leur rôle sociétal passé. Elles offrent encore aujourd’hui des pistes inspirantes pour inventer des façons d’habiter, de visiter et de valoriser le territoire, là où histoire, santé et culture se croisent. À regarder ces façades délicates dans la lumière changeante de la Vôge, on mesure tout ce que les curistes fortunés ont légué : sens du détail, quête de bien-être, goût du beau et désir de transmission. Autant d’héritages à faire vivre, et à contempler, pour de nouvelles générations de voyageurs et d’habitants.

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