Les métamorphoses silencieuses : regards sur la restauration des églises et chapelles de Bains-les-Bains

20/12/2025

Des bâtisseurs d’origine aux premiers soins : les siècles médiévaux et modernes

À Bains-les-Bains, la principale église paroissiale – l’église Saint-Colomban – porte dans ses murs le témoignage du long temps. Édifiée sur un site chrétien très ancien, elle apparaît pour la première fois dans les textes au XIIe siècle, alors que la communauté naissante de Bains gravitait autour de l’abbaye de Luxeuil, fondée par Colomban (source : Base Mérimée / Ministère de la Culture). Les premières restaurations ne sont pas documentées sous forme d’archives précises, mais les chroniques ecclésiastiques évoquent réfections de toitures, consolidation des charpentes voire retouches des autels dès le XVe siècle, à la faveur d’hostilités ou d’incendies répétés.

  • Financement : Jusqu’à la Révolution, les moines et le seigneur local assuraient l’entretien structurant, souvent à travers des bras d’œuvre locaux et parfois le recours aux confréries du chantier (compagnons, tailleurs de pierre itinérants).
  • Techniques : Faute de mémoire visuelle ou écrite, on détecte dans la maçonnerie des phases de mortier et de taille distinctes (études archéologiques menées lors du chantier de 1978). Les chapelles rurales, plus modestes, étaient quant à elles l’objet de restaurations au gré des offrandes des familles et processions votives.

La Révolution : ruptures et nécessaires réparations

La Révolution secoue partout la vie paroissiale. À Bains-les-Bains, la suppression temporaire du culte transforme l’église en dépôt et la met à l’épreuve du vandalisme et de la négligence. L’anecdote d’un autel déplacé et démonté en 1793, rapportée dans un compte-rendu municipal, reste ancrée dans la tradition orale (source : Archives départementales des Vosges, fonds paroissial).

La réouverture demandera des campagnes de nettoyage d’urgence mais aussi une série de réparations d’urgence des charpentes, portes et clochers, dès 1803 – souvent avec un budget communal très restreint, parfois financé par la vente de biens d’anciennes confréries.

XIXe siècle : l’émergence d’une conscience patrimoniale

Le XIXe siècle marque un tournant. Après la période révolutionnaire, le Concordat de 1801 relance les efforts paroissiaux, mais le vrai changement s’opère dans la deuxième moitié du siècle avec la naissance de véritables préoccupations patrimoniales. La restauration n’est plus simplement un acte d’urgence : elle devient un projet d’embellissement, de redécouverte et parfois, d’extension.

  • Réemploi et agrandissements : L’église Saint-Colomban voit l’extension de sa nef et la création de chapelles latérales dès 1867, sous la direction de l’architecte départemental Félix Rebour (source : Grands Chantiers Vosgiens du XIXe siècle, CRDP Nancy, 1999). La pierre ocre locale domine, mais l’on distingue aussi la réutilisation de matériaux issus de l’ancienne église des Cordeliers, disparue à la même période.
  • Mobilier : L’inventaire du mobilier religieux, ordonné par la préfecture en 1906, mentionne nombre d’éléments fraisés, restaurés, voire remplacés (volet de chaire, autels secondaires, vitraux du XXe siècle signés du maître-verrier Loire à Chartres).
  • Chapelles rurales : La petite chapelle Sainte-Anne de la Montagne passe entre les mains de la fabrique, qui consacre plusieurs campagnes de collecte d’offrandes, faisant appel à la générosité des curistes présents alors en grand nombre.

Restauration, conflits et enjeux symboliques

La reconstruction ou la réhabilitation donne lieu à des tensions, parfois discrètes, entre la commune, la fabrique paroissiale et l’État, notamment lors de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905. Qui prend en charge quoi ? Certaines réparations attendront près de vingt ans : la toiture sud-ouest de l’église Saint-Colomban n’est refaite qu’en 1926, avec le concours des compagnons tailleurs de la région de Plombières.

Les blessures des siècles tragiques : guerres, vents, oublis

Deux moments majeurs marquent durablement l’état du patrimoine religieux à Bains-les-Bains : la Première et la Seconde Guerre mondiale.

  • Grande Guerre : La mobilisation laisse la commune dépeuplée; les ateliers de vitrail ferment et l’entretien courant est délaissé. La fabrication de munitions au village voisin détourne les forgerons locaux. Les bulletins municipaux de 1918 font part d’une voûte menaçant ruine, finalement étayée par des bénévoles.
  • Seconde Guerre : On protège tant bien que mal les statues et la cloche, parfois enfermées dans la crypte ou transportées à l’écart pendant l’Occupation. Les bombardements indirects de 1944 fissurent la sacristie de Saint-Colomban, nécessitant une reprise complète du gros œuvre en 1947, réalisée par l’entreprise vosgienne Grandidier & Fils (source : Archives Communales de Bains-les-Bains, dossiers Travaux).

La période d’après-guerre, entre 1947 et 1970, est surtout marquée par la nécessité : il s’agit d’empêcher l’effondrement malgré le peu de moyens. Les archives font état de réparations de fortune, comblages à la chaux, usage du ciment alors à la mode et remplacements de mobilier abîmé.

Un tournant contemporain : la redécouverte patrimoniale des années 1970 à nos jours

À partir des années 1970, un nouvel élan se dessine, porté par deux courants conjoints : la “ruralité retrouvée” et la législation sur les monuments historiques. L’église Saint-Colomban est inscrite partiellement à l’Inventaire supplémentaire en 1978, ouvrant l’accès à des subventions (DRAC Lorraine, Conseil Départemental et Fondation du Patrimoine). Les restaurations prennent alors une dimension plus scientifique : utilisation de photographies anciennes, relevés archéologiques, souci de retrouver les teintes originelles des enduits.

  • Chantiers remarquables :
    • La restauration du clocher (1979-1981), suite à la dangereuse inclinaison détectée par les architectes des Bâtiments de France ;
    • La réfection des vitraux du chœur en 1997, financée en partie par une souscription populaire menée par l’association “Mémoire de nos pierres”.
  • Les chapelles “oubliées” : Plusieurs petites chapelles disséminées sur le territoire de l’ancienne commune (avant la fusion en Vôge-les-Bains) connaissent une destinée contrastée. Certaines, telles que la chapelle du Grand Bois, ont été restaurées par des bénévoles dans les années 1980, grâce à des dons de particuliers et une aide ponctuelle de la Fondation du Patrimoine. D’autres, faute d’usage liturgique, ont peu à peu disparu du paysage, leurs pierres étant quelquefois remployées pour des bâtis agricoles ou des murets de propriétés privées.

La transmission des savoir-faire : art, artisans et enjeux locaux

Les restaurations récentes s’appuient sur une collaboration étroite entre institutions, municipalité et artisans locaux. À chaque campagne, la restitution de gestes anciens est confiée à des tailleurs de pierre, des charpentiers ou menuisiers spécialisés : en témoigne la restauration du portail ouest de Saint-Colomban menée en 2013 par l’entreprise Legros de Xertigny, qui a retrouvé la technique de pose à double tenons (source : dossier DREAL Lorraine, campagnes de subvention).

  • Engagement associatif : Les bénévoles, souvent descendants de familles locales, contribuent à la veille et à l’entretien régulier des petites chapelles. Certaines journées participatives de nettoyage ou de peinture sont régulièrement organisées, notamment lors des Journées du Patrimoine.
  • Mémoires orales et patrimoine vivant : Les artisans partagent leurs techniques lors de démonstrations publiques, perpétuant ainsi une tradition de transmission ouverte, adaptée à la ruralité. Quelques fragments de pierre ou de bois gravés ont parfois été signés des initiales des ouvriers, détail relevé lors de la campagne 2013.

Le rôle des curistes et des visiteurs

Chaque année, la saison thermale attire à Bains-les-Bains une population de curistes, qui découvre, le temps d’un printemps ou d’un été, les vieilles pierres. Une partie du mécénat local provient de dons faits par des curistes, sensibles à la mémoire des lieux ou touchés par une restauration en cours. Des visites guidées spéciales sont organisées en été pour raconter l’histoire des chantiers, présenter des fragments retrouvés lors des fouilles ou évoquer les anecdotes, comme celle de la "cloche cachée" durant la guerre.

Des églises vivantes : usage, mémoire et continuité

L’histoire de la restauration des églises et chapelles de Bains-les-Bains n’est jamais finie. Les gestes d’aujourd’hui sont des messages adressés à demain, dans la double perspective d’un usage vivant et d’une mémoire à transmettre. La sauvegarde du patrimoine religieux, à l’échelle locale, s’inscrit désormais dans une logique de valorisation citoyenne : chaque appel à projet, chaque partenariat mobilise habitants, élus, curistes, artisans et amis de passage.

  • Plusieurs dizaines de milliers d’euros sont ainsi levés chaque décennie pour entretenir et sécuriser l’église principale et les plus anciennes chapelles (entre 20 000 € et 120 000 € selon la campagne, sources : Fondation du Patrimoine et Commune de La Vôge-les-Bains).
  • La commune réfléchit à une réutilisation partagée de ses petites chapelles : concerts, expositions ponctuelles, rendez-vous associatifs qui prolongent la vocation de transmission.

Pour aller plus loin

  • Archives : Archives Départementales des Vosges, Fonds Paroissiaux de Bains-les-Bains, dossiers Travaux communaux
  • Ouvrages : “Patrimoine religieux des Vosges”, éditions du Conseil Général des Vosges, 2009 ; “Monuments historiques du sud-ouest vosgien”, CRDP Nancy, 1999.
  • Sites en ligne :

La restauration des églises et chapelles à Bains-les-Bains relève de la mémoire patiente des pierres et de la volonté de transmission. À chaque chantier, le territoire écrit une page discrète de sa longue histoire, conjuguant nécessité, beauté et solidarité.

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