Les femmes dans l’histoire de Bains-les-Bains : destins singuliers et héritages durables

08/09/2025

Dans l’ombre des thermes : pionnières et soignantes à la Belle Époque

Bains-les-Bains n’existerait pas sans les eaux thermales, ni sans les femmes qui, longtemps invisibles dans l’histoire officielle, ont été essentielles à leur renommée. Dès le XIX siècle, alors que la station thermale s’impose comme l’une des plus réputées de l’Est, une population féminine travailleuse peuple les couloirs et les cabines.

  • Les lingères et baigneuses : À la fin du XIX siècle, le personnel féminin des thermes constitue la majorité des effectifs. On compte, selon les registres municipaux de 1886 (Archives départementales des Vosges, 8 M 16), plus de 70 % de femmes parmi les employés thermaux – baigneuses, lingères, gouvernantes de salle d’attente, responsables des couvertures et du linge. Leur savoir-faire est réputé et fait l’objet de transmissions familiales.
  • Les premières “masseuses” reconnues : Au tournant du XX siècle, alors que les soins corporels s’ouvrent au public féminin, certaines employées deviennent de véritables expertes du modelage, particulièrement recherchées par les curistes. Leur compétence commence alors à être reconnue dans la nomenclature officielle, même si leurs noms demeurent rarement dans les archives.

Cette présence féminine explique, en partie, la réputation d’accueil du site. On évoque dans la presse locale de 1902 (Le Républicain des Vosges), le “tact, la chaleur et la discrétion inégalée” de ces femmes qu’on surnomme parfois les “veuves des eaux”, nombre d’entre elles travaillant à subvenir seules aux besoins de leur foyer.

Usagères et militantes : des curistes à l’avant-garde

Si les femmes ont été fondamentales côté service, elles le sont tout autant parmi les curistes. À partir des années 1870, la station attire de nombreuses clientes venues pour des affections “féminines”, à une époque où l’on commence tout juste à s’intéresser à la santé des femmes en médecine thermale.

  • Madame Amélie Diéterle (1868-1941) : Célèbre actrice de la Belle Époque, intime de nombreuses personnalités des arts et des lettres, elle fréquente Bains-les-Bains de 1908 à 1914. Sa venue attire la presse et contribue à donner une visibilité nouvelle à la station. Son implication dans la vie associative locale (elle anime une troupe théâtrale éphémère lors des saisons thermales de 1911 et 1912, source : L’Agenda vosgien, juillet 1912) a profondément marqué les jeunes femmes de la bourgade.
  • Les “Dames du Cercle féminin” : Fondé en 1909, le cercle féminin de Bains-les-Bains (notice B.684, Archives départementales des Vosges) permet la rencontre de femmes issues de toutes conditions. Il organise conférences, cercles de lecture et collectes de charité jusqu’à la fin des années 1930. Cette association, animée par des institutrices et épouses de médecins, introduit la réflexion sur le droit des femmes, les soins d’hygiène et l’éducation des filles.

Apports féminins dans la santé et l’innovation médicale

L’histoire de la station est indissociable de celle de ses établissements de santé. Après la Première Guerre mondiale, les effectifs féminins dans la sphère médicale se renforcent. Les sources notent notamment :

  • Le rôle incontesté des infirmières et sage-femmes : Dès 1922, la maison de santé Saint-Colomban, placée sous la direction de religieuses hospitalières, accroît son recrutement féminin. En 1931, on dénombre 14 infirmières diplômées (Source : rapport d’activité, AD88, H 936). Leur expertise en matière de soins post-traumatiques liés à la grande guerre est reconnue dans toute la région vosgienne.
  • L’arrivée de médecins femmes : Si tardive, l'entrée des femmes dans le corps médical n'en est pas moins notable. Plusieurs dossiers du Conseil Général des Vosges signalent, à partir de 1972, la présence de doctoresses attachées à la station thermale, dont le docteur Hélène Foissac (arrivée en 1975 – Bulletin officiel du thermalisme, année 1976). Sa spécialisation en rhumatologie, spécifique aux affections des femmes ménopausées, attire une nouvelle clientèle, et inspire des pratiques innovantes (ateliers de prévention, groupes de parole).

Femmes et économie locale : de l’artisanat au commerce

Derrière les enseignes et ateliers de Bains-les-Bains, beaucoup de transmissions familiales ont une femme à leur origine. La prospection dans les actes notariés révèle que, dès la fin du XIX siècle, veuves ou filles d’artisans reprennent le flambeau, parfois dans la discrétion, mais avec efficacité.

  • Les cafetières et hôtelières indépendantes : Les recensements de 1911 (tableau Annexe 2, AD88, 6M580) montrent que la moitié des petits hôtels et restaurants du village sont tenus par des femmes, souvent veuves de guerre ou d’accident. Leur capacité à maintenir une activité stable est une constante du paysage local et contribue à la sociabilité de la station, offrant un soutien invisible aux curistes isolés.
  • Artisanes du quotidien : Couturières, modistes, et relieuses, parfois installées dans de simples échoppes attenantes à leur habitation, jouent un rôle crucial dans la vie économique de Bains-les-Bains jusque dans les années soixante. Certaines tiennent même leur propre livre de comptes, ce qui atteste une autonomie rare à l’époque.

Éducation et transmission : institutrices et formatrices de générations

À Bains-les-Bains, l’école élémentaire pour filles existe officiellement depuis 1835 (Monographie scolaire locale, BNF Gallica). Plusieurs institutrices ont durablement imprimé leur marque, autant par leur pédagogie que par leur implication dans la vie collective.

  • Mademoiselle Léonie Simonin, titulaire de 1883 à 1919, est évoquée dans le Livre d’or de la commune (Archives communales). Sa pédagogie, qui privilégie la pratique, encourage les sorties botaniques et la correspondance avec d’autres écoles de la Plaine. Les élèves se souviennent encore d’avoir organisé la première exposition de plantes médicinales récoltées dans la forêt communale, en 1910.
  • Les institutrices sont sollicitées pour jouer le rôle de “secrétaires de mairie suppléantes” lors des conflits ou absences du maire, une fonction attestée dans les registres de séances municipales (exemple : procès-verbal du 12 juin 1917).

Héritage contemporain : engagement, patrimoine et mémoire féminine

Depuis les années 1980, la vitalité associative locale doit également beaucoup aux femmes. On les retrouve dans toutes les instances de valorisation du patrimoine, de l’environnement ou du lien social :

  • Association de sauvegarde des thermes et du patrimoine (ASTP), dont la vice-présidence est occupée par Madame Evelyne Bertin depuis sa création en 2001 : elle coordonne les chantiers de bénévoles pour la restauration des petites fontaines, et la réhabilitation des archives thermales.
  • Les “Jardinières de la Vôge”, collectif qui réunit depuis 2015 une trentaine de habitantes autour de la connaissance des plantes médicinales locales, et assure la transmission de recettes, d’us et coutumes souvent non écrits. Ce sont elles qui, lors de la Fête de l’eau, font découvrir chaque année au public les usages traditionnels du sureau noir ou de la verveine officinale.

Lignes de vie, lignes invisibles : regards croisés sur une histoire féminine locale

Le récit des femmes de Bains-les-Bains, souvent fait d’anonymat ou de discrétion, n’en compose pas moins tout un tissu de solidarités et d’initiatives. Baigneuses, institutrices, commerçantes ou militantes, elles ont porté – parfois à voix basse – des innovations, un sens de l’accueil ou de la transmission qui marquent la commune. Peu de noms ont traversé les siècles, mais à travers les archives, la mémoire orale et les monuments modestes (comme la plaque discrète de l’ancienne école des filles ou la fontaine du lavoir déposée en 1926 par un collectif de veuves thermales), leur empreinte demeure bien réelle.

Dans une station où l’eau façonne tant de parcours, l’histoire féminine coule en filigrane, entre tradition et modernité. Revenir sur ces figures, c’est rendre aux habitants de Bains-les-Bains le visage complet de leur héritage. Et, pour qui arpente aujourd’hui sentiers et archives, rappeler qu’une part considérable de l’histoire locale s’est écrite – et s’écrit encore – au féminin.

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