Lent travail du temps : comment la gestion forestière a sculpté les forêts de la Vôge

16/03/2026

Dans le territoire boisé de la Vôge autour de Bains-les-Bains, la façon dont les forêts ont été entretenues et exploitées au fil du temps explique leur visage actuel. Plusieurs étapes fondamentales se distinguent, portées par des acteurs variés et des évolutions de pratiques :
  • Émergence des premières réglementations forestières dès l’Ancien Régime pour préserver la ressource en bois, pilier de chauffage et des constructions.
  • Des usages collectifs et communautaires ayant structuré le paysage forestier (droit d’affouage, pâturage en forêt…)
  • Transition vers une exploitation plus organisée dès le XIXe siècle avec l’essor de l’industrie du bois et l’implication de l’administration forestière.
  • Événements marquants : tempêtes, guerres, incendies, qui ont nécessité des replantations massives, souvent en feuillus puis en résineux.
  • Mutation récente vers une sylviculture plus durable et vigilante face à la biodiversité, à la menace climatique et à la valorisation du bois local.
Ces grandes phases, entre traditions et innovations, pèsent sur la richesse, la diversité et la physionomie des forêts de La Vôge aujourd’hui.

Des forêts utilitaires bien avant la “gestion”

Dès le Moyen Âge, la forêt de la Vôge n’est déjà plus sauvage. Elle est pourvoyeuse de bois de feu et de construction, mais aussi pâturage pour le bétail, réserve de cueillette, territoire de chasse ou source de charbon de bois indispensable aux forges. Les communautés rurales de l’Ancien Régime disposent de droits d’usage, dont le fameux droit d’affouage qui permet de couper du bois chaque hiver pour se chauffer. Ces usages, sources de tensions régulières entre habitants, abbés, seigneurs et communes, sont encadrés progressivement par des ordonnances puis par des règlements forestiers, comme celui de Colbert en 1669, qui pose le premier acte d’une gestion “raisonnée” des forêts françaises (ONF, Wikipedia - Ordonnance de 1669).

  • Le bois local est omniprésent dans la vie quotidienne : charpentes, ustensiles, chauffage, clôtures…
  • La forêt façonne l’économie : scieries, exploitation du charbon de bois, puis de la résine.
  • Les “taillis sous futaie” alternent jeunes et vieux bois, une pratique courante jusqu’au XIXe siècle.

Le grand basculement industriel et l’action de l’État

Le XIXe siècle s’impose comme un tournant. L’industrialisation transforme les usages : forges, verreries, poteries et filatures exigent du bois en masse, alors que la demande en charbon croît. C’est alors qu’intervient l’administration forestière, ancêtre de l’actuel Office national des forêts, qui promeut des plans d’aménagement, inventorie et structure l’exploitation. Les forêts communales de La Vôge – la forêt de Bains, la forêt du Ban, celle du Buisson – sont cartographiées, surveillées et soumises à une rotation organisée des coupes, parfois au détriment des usages traditionnels.

Les chiffres de la seconde moitié du XIXe siècle montrent que la forêt recouvrait encore environ 37 % du territoire vosgien (ONF). La Vôge n’échappe pas à cette densité, mais l’équilibre entre feuillus et résineux se modifie progressivement. La sylviculture, alors naissante, impose une cadence nouvelle. La croissance industrielle s’accompagne aussi de risques : les incendies de four à bois ou les tempêtes locales détruisent parfois des pans entiers de futaies, appelant à replanter vite, souvent en monocultures adaptées à l’exploitation économique.

  • La gestion forestière vise l’équilibre : préserver les peuplements, reboiser les coupes, lutter contre le braconnage.
  • Les coupes rases commencent à modeler de grands espaces ouverts, jalonnés de pistes d’exploitation.

Nouveaux visages des forêts du XXe siècle : la grande mutation

Le XXe siècle marque la seconde rupture majeure dans la physionomie des forêts de la Vôge. Deux phénomènes interagissent : d’un côté, les bouleversements du monde rural (exode, déprise agricole, mécanisation) et, de l’autre, de graves aléas naturels, notamment la tempête de 1999 et les épidémies d’insectes ou de maladies comme le “rouge du pin”.

Le reboisement post-seconde guerre mondiale favorise largement le résineux, plus rentable, souvent en monoculture. Ainsi, l’épicéa ou le sapin de Douglas font leur apparition sur de larges parcelles du Ban ou de la forêt du Maix. Les forêts deviennent parfois “industrielles”, quadrillées par des chemins de débardage, et les paysages se transforment : moins de diversité, moins de sous-bois, des alignements réguliers qui tranchent avec l’aspect spontané des futaies anciennes.

Principales essences forestières introduites ou favorisées depuis le XXe siècle
Essence Zone phare Raison du choix Effet sur le paysage
Épicéa Plateaux du Ban, Buisson Rapidité de pousse, usage industriel Boisements monospécifiques, sous-bois pauvres
Sapin pectiné Versant nord, fonds humides Résistance au froid, bois de qualité Maintien de clairières, rôle hydrologique
Douglas Reboisements récents Adapté réchauffement, croissance rapide Présence ponctuelle, changement du couvert végétal
Chêne, hêtre Versants anciens, proximité villages Feuillus autochtones, conservation biodiversité Paysages variés, essences indigènes

Ce choix, dicté par le souci de rentabilité, a longtemps occulté la diversité d’essences et la mosaïque des usages traditionnels. Dans certains villages, la mémoire collective se souvient encore du “gros arbre de la Vaudremer”, chêne repère local, ou de la coupe dramatique d’un bosquet communal transformé en route départementale.

Forêt, société et mémoire locale : entre conflits et transmission

La forêt de la Vôge reste au cœur d’une tension discrète, mais persistante, entre les impératifs économiques et l’attachement paysan ou villageois à l’espace boisé. Les pratiques participatives, comme le partage du bois d’affouage communal, subsistent par endroits jusque dans les années 1970-80. Parallèlement, les conflits d’usage réapparaissent dès que des coupes massives ou des projets d’exploitation semblent menacer l’équilibre environnemental et la beauté des lieux (La République des Pyrénées, à propos de contestations locales ailleurs en France).

  • Des savoirs ancestraux perdurent : connaissance des arbres “porteurs” (lièges, noyers), modes de coupe, choix des fenêtres lunaires pour l’abattage.
  • Des espaces symboliques : hêtres têtards, clairières à mythes, trous à loups : autant de repères sociaux et narratifs.
  • Redécouverte progressive des forêts communales comme espaces de loisirs, de promenades, de cueillettes ou de projets pédagogiques.

Vers de nouveaux équilibres : enjeux écologiques et gestion durable

Depuis le début des années 2000, un nouveau regard s’impose. Les sécheresses, le dépérissement des résineux, la résurgence de maladies et l’urgence d’adapter les couverts forestiers au changement climatique remettent en question la monoculture et la rentabilité à court terme (France TV Info).

Les acteurs forestiers – communes, ONF, associations de défense, élus locaux – travaillent désormais à la résilience : réintroduction de feuillus, gestion plus “douce”, ouverture de lisières, diversification des peuplements, prise en compte de la biodiversité faune-flore. Le plan « Forêt - Climat » du département des Vosges, par exemple, encourage la plantation de haies, la conservation de zones humides et les circuits courts pour le bois énergie (Département des Vosges).

  • Chantiers d’abattage sélectif pour mélanger les âges et les essences
  • Formation de corridors écologiques pour la faune
  • Valorisation du bois local pour la construction ou le chauffage collectif

Ce mouvement s’accompagne d’une redécouverte de l’histoire forestière locale, désormais valorisée dans les balades, sentiers interprétés, ateliers de greffe ou de cueillette, et dans les initiatives portées par des citoyens soucieux de concilier mémoire, usages et enjeux contemporains.

La physionomie des forêts de la Vôge : héritage et vivier d’avenir

Les forêts qui ceinturent Bains-les-Bains témoignent d’une histoire humaine tissée de compromis, d’exigences et de renoncements. Cette mosaïque – mêlant futaies centenaires, taillis regénérés, parcelles de résineux et zones de friches recolonisées – est singulière et précieuse. Elle rappelle que la forêt ne s’est jamais contentée d’être un simple décor, mais demeure un acteur majeur de la vie sociale, économique et écologique de La Vôge. Plus que jamais, leur avenir se joue à l’intersection des savoirs anciens, des nécessités contemporaines et d’une attention portée à la vitalité du vivant.

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