Aux origines et à l’essor des thermes de Bains-les-Bains : architectures, mutations et enjeux

29/07/2025

Des origines antiques à la Renaissance : la quête de la source

Les premiers témoignages de l’utilisation des eaux à Bains-les-Bains remontent à l’Antiquité. Des monnaies romaines, fragments de mosaïque et traces de fondations recueillis à proximité des sources (Source : Bulletin de la Société d'Émulation des Vosges, 1952) indiquent qu’un établissement thermal existait déjà à l’époque gallo-romaine, sans doute modeste mais accessible à des notables ou légionnaires. Les fouilles entreprises au XIX siècle ont révélé la présence d’un hypocauste (système de chauffage souterrain), signe d’une installation structurée pour les bains chauds.

Après les désordres des grandes invasions, l’usage des eaux thermales décline avant de reprendre dans la seconde moitié du Moyen Âge. Les seigneurs locaux concèdent alors des droits d’usage pour le traitement des maladies dites “de langueur” (rhumatismes, douleurs digestives). Quelques textes du XVI siècle (notamment la “Description des bains de la Vôge”, 1575) mentionnent l’existence d’une “maison des bains”, une structure sommaire abritant les cuves et protégeant les usagers des intempéries. Il ne s’agit pas encore d’un véritable établissement structuré, mais ces premiers aménagements témoignent d’un attachement durable à l’exploitation des eaux.

La grande métamorphose du XVIII siècle : noblesse, médecins et bâtisseurs

La période moderne marque le premier véritable tournant pour Bains-les-Bains. L’intérêt de la médecine savante pour les eaux minérales, combinée à la volonté des ducs de Lorraine d’attirer une clientèle aristocratique, amorce des investissements considérables.

  • En 1711, sous l’impulsion du duc Léopold, on procède à la première captation structurée des sources principales.
  • Entre 1731 et 1755, l’établissement dit de la “Maison du Roi” est construit selon les plans de l’architecte Nicolas Nicole, originaire d’Épinal (Source : AD Vosges, fonds Nicole).

Ce bâtiment, dont une partie subsiste, est typique du style classique lorrain : sobre, quadrangulaire, avec une symétrie marquée. Il comprend :

  • Des galeries pour la déambulation des curistes
  • Une suite de cabines de bains en pierre (le marbre étant trop onéreux à l’époque)
  • Un système d’adduction permettant d’alimenter séparément plusieurs bassins à différentes températures

Une aile est réservée à la “salle d’assemblée”, où se tiennent des concerts et des jeux – les prémices de la sociabilité thermale. L’établissement bénéficie d’un entretien rigoureux, entièrement financé par les recettes des droits de bain et par quelques subventions ducales. Cette politique attire, dès la fin du XVIII siècle, une clientèle aisée, dont Eugénie de Beauharnais et le maréchal de Beauvau sont les figures les plus notoires.

L’âge d’or napoléonien et la révolution des infrastructures

La Révolution bouleverse l’organisation locale, mais l’établissement thermal survit et entre dans une nouvelle phase d’expansion sous l’Empire. Classé, en 1819, parmi les “Premières Thermes du Royaume” après une expertise médicale commandée par Louis-Emmanuel Dubreuil (Source : Archives nationales), le site connaît d’importants travaux de modernisation :

  • Réaménagement des pavillons existants pour séparer les bains médicaux et les bains “de société”
  • Création d’une buvette ornée de marbre et de ferronneries en 1825
  • Dérivation partielle de la Vôge pour fournir l’eau de service et développer l’agrément paysager autour de l’établissement

L’État devient alors actionnaire, à l’instar de ce qui se pratique à Vittel ou Plombières, et impulse une gestion plus scientifique. Des médecins attachés à l’établissement, comme le Dr Collin, développent de nouvelles indications thérapeutiques, notamment pour les affections du système nerveux, qui font la renommée de la station dès le milieu du XIX siècle (Source : Société d’Histoire de la Médecine).

Entre 1830 et 1890, dix nouveaux bâtiments sortent de terre, dont :

  1. Un pavillon réservé aux “Bains de Boue” (1856), unique dans la région
  2. Des annexes hôtelières pour la nouvelle clientèle bourgeoise grandissante
  3. Une extension du parc — l’actuel parc thermal, œuvre du paysagiste Ch. Varin

À la veille de la Première Guerre mondiale, Bains-les-Bains accueille, selon les registres de police des eaux, jusqu’à 12 500 curistes par saison (chiffre de 1905), venant de tout l’Est de la France, mais aussi de Suisse et de Belgique.

Des défis du XX siècle à la redéfinition contemporaine

Alors que beaucoup d’établissements thermaux subissent au XX siècle l’usure du temps ou la concurrence, Bains-les-Bains investit dans la modernisation.

  • En 1932, installation du premier ascenseur hydraulique pour les personnes à mobilité réduite — une première dans les Vosges (Source : Le Courrier des Vosges, 1932).
  • 1938 : inauguration de la grande piscine intérieure aux formes Art Déco, construite sur l’emplacement des anciens bassins (Source : Archives Communales).
  • Rénovation complète du bâtiment principal entre 1965 et 1970, ajoutant un service de kinésithérapie et une “salle d’aérosols” pour la prise en charge des maladies respiratoires, en phase avec les évolutions médicales de l’époque.

La nationalisation partielle du thermalisme en 1946 marque toutefois un tournant. Subissant une baisse relative de fréquentation dans les Trente Glorieuses, Bains-les-Bains compense en innovant : programmes de réhabilitation du patrimoine thermal, et diversification vers la rhumatologie et les cures post-opératoires à partir de 1987.

L’art de construire : matériaux, architectures et innovations

Ce qui caractérise aussi la station, c’est le soin apporté à l’architecture et au choix des matériaux :

  • La pierre bleue des Vosges orne les façades principales, associée au grès rose, traitement typique de la région
  • Les plafonds à motifs floraux et les verrières témoignent du goût Belle Époque de la fin XIX siècle, signé de menuisiers locaux, notamment ceux de la famille Pierron d'Épinal
  • La majorité des salles de soins conservent, jusque dans les années 1980, les baignoires en fonte émaillée et les pavés d’origine
  • L’aile ouest du bâtiment principal fut la première équipée d’un chauffage central à vapeur (1888), une prouesse pour l’époque
  • Une série de galeries souterraines (visibles lors des Journées du Patrimoine, à la demande) permettent encore aujourd’hui de conduire l’eau thermale à température constante jusqu’aux pavillons

L’attention portée à la convivialité et au confort se retrouve dans l’aménagement du parc : allées ombragées, kiosques à musique, serres à plantes médicinales (dont la culture perdure jusqu’aux années 1950), et une orangerie réhabilitée en lieu d’accueil pour les nouveaux curistes.

Impact social et économique : le thermalisme, moteur d’un territoire

L’édification des établissements thermaux imprime durablement sa marque sur Bains-les-Bains et ses environs. Quelques repères :

  • Jusqu’à la Grande Guerre, 40 à 60 salariés travaillent sur le site chaque année (cuisiniers, femmes de chambre, jardiniers, balnéothérapeutes), en plus des médecins saisonniers ou à demeure (Source : Recensements INSEE).
  • La station encourage la construction d’hôtels, de pensions, mais aussi de commerces spécialisés (horlogerie, librairie, boutiques de châles pour le soir, etc.), participant à l’urbanisation de la localité
  • Dès les années 1920, la production locale d’eau minérale embouteillée exporte jusqu’à 800 000 bouteilles par an en France et en Suisse (Source : Archives commerciales de la station).
  • Les habitants profitent de tarifs réduits pour l’accès aux bains, illustrant un modèle de redistribution des profits, rare à cette époque dans le secteur thermal.

Cette dynamique suscite, à plusieurs reprises, des projets de développement ferroviaire : si la ligne Epinal-Lure ne dessert que marginalement Bains-les-Bains (gare de La Chapelle-aux-Bois, à 7 km), des diligences puis des autocars assurent la correspondance, favorisant l’accès de la station. La symbolique du “train des curistes” reste vive dans la mémoire locale, notamment à travers cartes postales et récits familiaux.

Archives, mémoire et perspectives d’avenir

À travers leurs transformations successives, les établissements thermaux de Bains-les-Bains témoignent d’une capacité à s’adapter sans jamais renier leur vocation première : offrir soin, repos et qualité architecturale. L’arrivée du numérique modifie aujourd’hui la relation à la clientèle, les démarches administratives et même les techniques de suivi médical lors des cures, mais le bâti reste le cœur battant de la station.

Les historiens locaux – dont Pierre Denis, bénévole régulier du blog – rappellent régulièrement que plus de 20 000 documents d’archives relatifs aux travaux thermaux sont conservés aux Archives Départementales des Vosges, accessibles à tous lors des “Rendez-vous du Patrimoine”. Des efforts de restauration ont permis de sauvegarder les façades, les boiseries originelles, ainsi que de reconstituer une partie des jardins romantiques du parc thermal (2013-2016, sous la direction de l’architecte du Patrimoine Gérard Mougin).

Aujourd’hui, la station combine la fidélité à ses traditions et l’ouverture vers de nouveaux publics : sportifs, familles, curistes de plus en plus jeunes. Le thermalisme ne se limite plus au soin, il rime aussi avec culture, balades, gastronomie ou découverte botanique. Et si le volume des curistes n’atteint plus les sommets de la Belle Époque, il n’a jamais cessé d’insuffler vie et singularité à ce coin de la Vôge, où l’eau, la pierre et l’histoire se mêlent de façon inimitable.

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