La Fayolle, creuset oublié : histoire et mémoire du fer blanc à Bains-les-Bains

23/09/2025

Aux sources d’une industrie pionnière : naissance d’une Manufacture Royale en Vôge

À l’écart des grands axes, au cœur de la Vôge, s’étend le site de La Fayolle. Aujourd’hui paisible, il fut jadis animé par le fracas des martinets et le souffle des forges. L’histoire débute en 1733, lorsque Jacques Journu, négociant bordelais, fait le pari audacieux de transformer cette enclave boisée de la vallée de la Combeauté en haut-lieu du fer-blanc. Après l’obtention du privilège royal, l’établissement bénéficie du titre convoité de « Manufacture Royale », octroyant monopole et avantages fiscaux. Ce n’est pas un détail : alors que dans l’Est de la France les hauts-fourneaux abondent, le fer-blanc reste une rareté, complexe à fabriquer, nécessitant eau abondante, charbons de qualité et savoir-faire d’outre-Rhin.

La manufacture de La Fayolle va puiser ses inspirations techniques auprès du monde germanique. Soixante-dix ouvriers, souvent venus du Pays de Liège ou du Grafschaft Mark, apportent dans leurs bagages des gestes séculaires. Ici commence le basculement de l’économie locale : paysans, forgerons et charbonniers découvrent une organisation du travail rythmée par les besoins d’une industrie naissante.

Le fer-blanc, du minerai au produit fini : une chaîne de production unique dans les Vosges

La production de fer-blanc à La Fayolle relevait d’une véritable prouesse technique au XVIIIe siècle. L’usine exploitait le minerai de fer local, martelé, affiné, puis transformé en lames fines. Mais la clé de la fabrication résidait dans l’étamage, pour lequel on trempait la tôle dans du plomb fondu, avant de l’enduire délicatement d’étain : de cette opération naissaient les feuilles lustrées recherchées à travers toute la France.

  • Le minerai : extrait sur place, il était lavé dans la Combeauté, puis fondu dans les hauts-fourneaux construits à proximité.
  • La forge : le fer brut était martelé, laminé, aplani à l’aide de rouleaux hydrauliques. La force de la rivière était ici précieuse : on compte jusqu’à sept roues à aubes pour actionner les soufflets et marteaux.
  • L’étamage : le secret de la blancheur du fer provenait de la succession de bains dans lesquels les tôles étaient plongées, parfois jusqu’à trois fois, pour garantir la résistance à la corrosion.

À son apogée, vers 1750, la manufacture produisait près de 300 tonnes de fer-blanc par an1. Cette capacité, exceptionnelle pour une usine rurale du royaume, fit rayonner le nom de La Fayolle sur les marchés parisiens et lyonnais, jusque dans les colonies antillaises où la conserve alimentaire et les ustensiles nécessitaient ce précieux métal.

Homme et territoire : la vie ouvrière à La Fayolle

La manufacture devint rapidement le premier employeur industriel du Pays de Bains, fédérant une population ouvrière composite : ouvriers étameurs allemands, familles mosellanes, paysans saisonniers venus du hameau voisin de Trémonzey, forgerons itinérants. La Fayolle abritait alors jusqu’à 130 habitants, vivant dans des maisons bâties à proximité immédiate de l’usine. Un microcosme en soi, doté de sa chapelle, de son four à pain, et d’un jardin potager collectif.

Le travail était harassant. Six jours sur sept, les équipes se relayaient autour du haut-fourneau, entre chaleur étouffante et odeurs de métal chauffé. Les archives municipales de Bains-les-Bains rapportent des descriptions poignantes : jeunes apprentis dormant dans les combles pour économiser sur le trajet, femmes raccommodant les vêtements brûlés, et veillées animées durant les longues veillées hivernales.

Au cœur de cette communauté singulière naquirent des solidarités, mais aussi des tensions, notamment lors des grandes pénuries de bois ou des inondations de la Combeauté, qui interrompaient brutalement la production. En 1797, un violent conflit éclata entre ouvriers français et contremaîtres venus de Westphalie, à propos des nouveaux horaires imposés par la direction. Les états de service de l’époque témoignent pourtant d’une faible désertion et d'un ancrage profond au territoire, reflet d’une culture ouvrière pionnière dans la région.

Innovations et résistances : la Manufacture face aux défis du XIXe siècle

Au fil des décennies, la Manufacture Royale dut sans cesse s’adapter : innovations techniques, mutations économiques, concurrence d’établissements lorrains plus performants changèrent la donne. La Révolution efface en 1793 le titre royal : l’usine devient « Manufacture de fer-blanc de La Fayolle », sous gestion citoyenne. Ce bouleversement politique s’accompagne d’une ouverture de la direction aux notables locaux et à des investisseurs vosgiens.

La seconde moitié du XIXe siècle voit la mécanisation s’accélérer. Vers 1880, l’introduction d’un laminoir à vapeur augmente les rendements mais précipite la disparition des savoir-faire à l’ancienne. L’arrivée du train à Bains-les-Bains en 1868, évoquée dans le Dictionnaire géographique des Vosges (Paul Chevreux, 1895), facilitera l’export, mais expose aussi la manufacture à la concurrence du Nord et de la Ruhr.

  • Adaptation des méthodes : la substitution progressive du bois de charbon aux houilles d’Alsace permet de maintenir la production, mais la qualité s’en ressent.
  • Marchés en mutation : alors que les conserveurs industriels recherchent des feuilles standardisées, la petite production de La Fayolle peine à rivaliser.
  • Résistance ouvrière : l’habitude de l’ancien rythme rural s’efface lentement, non sans heurts, face aux horaires « à la sirène » imposés par la mécanisation.

La manufacture emploie encore, à la veille de la Première Guerre mondiale, près de 85 ouvriers directs et une trentaine de journalier·es secondaires2. Des chiffres modestes à l’échelle nationale, mais considérables pour un village vosgien où l’activité industrielle restait rare.

Fer blanc, patrimoine vivant : héritage et traces de La Fayolle dans le paysage local

Peu à peu, l’industrie du fer-blanc s’efface de La Fayolle. L’usine cesse définitivement son activité métallurgique dans les années 1920, laissant place à une petite scierie puis à une fabrique de boîtes métalliques dans l’entre-deux-guerres. Pourtant, l’empreinte de la Manufacture perdure :

  • Nombre de maisons à pans de bois du secteur sont d’anciens logements ouvriers, reconnaissables à leurs façades sobres et à leurs vastes greniers autrefois destinés au séchage du charbon.
  • La toponymie conserve le souvenir : le « Chemin de la Tôlerie », la « Grande Cour des Forges ».
  • Les archives paroissiales relatent la tradition de la « messe des ouvriers », longtemps célébrée le 1er mai à La Fayolle.
  • On retrouve encore, au détour du sentier menant à la Combeauté, des fragments de laminoirs et de roues à augets, enveloppés par la mousse et le silence.

Plus inattendu, la renommée de La Fayolle a stimulé la création de petites dynasties ouvrières : plusieurs familles locales (les Marchal, les Watrin, les Jung) sont issues de cette aventure industrielle, certains descendants ayant rejoint les grandes usines de la vallée de la Moselle après la fermeture.

Enfin, la manufacture, par sa demande exponentielle de bois, a profondément influencé la physionomie actuelle des forêts environnantes : gestion raisonnée des coupes, aménagement de routes forestières – autant d’initiatives qui font encore l’objet de débats locaux sur la mémoire sylvicole.

À la croisée des mémoires : pourquoi la Manufacture Royale de La Fayolle compte encore

L’histoire de la Manufacture Royale de fer blanc de La Fayolle éclaire le rôle méconnu des industries rurales dans la structuration sociale et paysagère des Vosges méridionales. Si les machines se sont tues depuis longtemps, le souvenir d’un brassage humain exceptionnel, d’innovations techniques préfigurant la révolution industrielle et d’une économie locale transformée n’a pas disparu. Les réhabilitations récentes du petit patrimoine ou les promenades guidées organisées par les associations locales témoignent, discrètement mais sûrement, du désir de réanimer la mémoire de cette aventure ouvrière.

À La Fayolle, bien au-delà des ruines et des archives, c’est une façon d’habiter la Vôge qui s’est inventée et transmise, où l’esprit d’entraide croise l’inventivité, et où chaque vestige du fer-blanc rappelle la richesse des mondes oubliés.

Sources :

  • 1. Archives départementales des Vosges, série S : Industries et Mines, dossier Manufacture de La Fayolle (1733-1925).
  • 2. « Patrimoines métallurgiques des Vosges », Inventaire Général du patrimoine culturel (Conseil Régional Grand Est, 2012).
  • « Histoire industrielle de la Vôge », Jean-Claude Mayot, Cahiers de la Vôge, 2009.
  • Dictionnaire géographique des Vosges, Paul Chevreux, 1895.
  • Archives communales de La Vôge-les-Bains, recensements XIXe siècle.

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