Figures et influences : médecins et directeurs à l’origine du rayonnement thermal de Bains-les-Bains

30/08/2025

Des eaux millénaires, un développement moderne

Les bienfaits des eaux de Bains-les-Bains sont connus depuis l’époque gallo-romaine. Mais il faut attendre le XIX siècle pour voir la cité accéder à la notoriété nationale. Ce sont surtout des figures médicales et administratives, incarnées par les médecins inspecteurs et les directeurs, qui transforment la pratique thermale en affaire publique et ouverte au plus grand nombre.

  • En 1856, la station reçoit la visite de Napoléon III, qui consacre symboliquement son développement, alors confié à deux figures : le médecin inspecteur, responsable médical et scientifique, et le directeur, véritable chef d’orchestre économique et logistique.
  • La fréquentation passe alors de quelques centaines à plus de 2 000 curistes par an dès les années 1880 (source : Archives départementales des Vosges).

Médecin inspecteur : médecin, chercheur et ambassadeur

Le médecin chef des eaux occupe une fonction pivôt. À Bains-les-Bains, plusieurs noms jalonnent l’histoire thermale. Si le docteur Alexis Charmet fut une figure emblématique de la seconde moitié du XIX siècle, c’est le docteur Octave Parent qui a le plus durablement marqué la mémoire locale.

Un rôle médical et scientifique de premier plan

  • Contrôle de la qualité des eaux : Le médecin inspecteur rédige chaque année des rapports sur les caractéristiques physico-chimiques et la constance des sources (source : Bulletins de la Société française d’hydrologie). Cette démarche visait à rassurer sur la spécificité thérapeutique de chaque source.
  • Développement de pratiques modernes : Au XIX siècle, l'introduction du bain « en piscine » puis de la vapeur, de l’hydrothérapie et de la kinésithérapie doit beaucoup à l’initiative des médecins locaux, qui s’inspirent des avancées médicales européennes (source: « Histoire des établissements thermaux vosgiens », J. Humbert).
  • Recherche clinique et communication : Les médecins de Bains-les-Bains publient dans la presse spécialisée (Le Progrès médical, Annales d’hydrologie). Ils participent à des congrès nationaux pour défendre les vertus des eaux locales face à d’autres destinations concurrentes comme Plombières ou Vittel.

Pépinière d’innovations et accompagnement des curistes

  • Le médecin chef adapte l’offre thérapeutique aux évolutions des demandes : traitement des affections rhumatismales, maladies cardio-vasculaires puis, au XX siècle, rééducation post-infarctus.
  • Il prend en charge le suivi médical des curistes : orientation des soins, prescription, observation des résultats à long terme, et parfois, accompagnement social (hébergement dans les maisons de famille).
  • Sa mission s’étend à la pédagogie : conférences publiques, visites guidées des installations, rédaction de guides à destination des patients et de leurs familles.

Directeur de station : stratège, bâtisseur et animateur

Face au médecin, garant de l’approche médicale, le directeur de station agit comme un chef d’entreprise. Il coordonne, innove et promeut : à Bains-les-Bains, la figure du directeur est inséparable du développement urbain et social de la ville.

Urbanisme et infrastructures : laisser sa marque sur la ville

De la construction du pavillon impérial dans les années 1860 aux agrandissements successifs du Grand Hôtel, les directeurs impulsent les mutations de Bains-les-Bains :

  • Modernisation des équipements thermaux : introduction des douches à jets, construction du Casino, réaménagement des jardins, éclairage public (1902).
  • Développement du réseau d’accueil : subventions aux pensions et hôtels, création d’une école d’hydrothérapie en 1908 (Archives municipales de La Vôge-les-Bains).
  • Adaptation au tourisme de villégiature : organisation de fêtes, bals, concerts dans le parc, édition de brochures promotionnelles et catalogue pour attirer une clientèle parisienne et étrangère.

Pilotage économique et lien avec la commune

  • Gestion des investissements : le directeur négocie avec la commune pour le financement des infrastructures majeures. Par exemple, la restauration complète de la galerie couverte reliant les thermes à l’église a été rendue possible grâce à un accord entre la société propriétaire des bains et la mairie, en 1898.
  • Adaptation à la concurrence : face à la montée en puissance de stations voisines (Plombières, Luxeuil), le directeur met en œuvre des stratégies différenciantes : orientation vers la rhumatologie, développement de l’accueil pour militaires blessés à partir de 1916, ouestion d’un service de cures pour enfants dans les années 1930.
  • Évolution des politiques sociales : suite à la loi de 1947 (prise en charge de la cure thermale par la Sécurité sociale), le directeur doit adapter l’accueil pour faire face à un afflux massif de curistes issus de milieux populaires, ce qui impose des aménagements spécifiques (cuisine collective, nouveaux dortoirs, partenariat avec le foyer rural).

L’alliance médecin-directeur : la clé d’un développement harmonieux

La réussite de Bains-les-Bains s’explique par la complémentarité entre le médecin-chef et le directeur :

  • Stratégies communes : pour obtenir une homologation ministérielle ou la reconnaissance de nouvelles indications thérapeutiques, les deux têtes de la station travaillent de concert, échangeant avec l’Académie de Médecine dès les années 1880 (source : Journal Officiel, 1883).
  • Médiation des crises : lors de la crise du phylloxéra (vignobles vosgiens décimés au début du XX siècle), Bains-les-Bains devient la planche de salut pour l’économie locale. Le médecin chef et le directeur conjuguent leurs efforts pour maintenir la fréquentation en promouvant la station auprès des anciens propriétaires viticoles reconvertis dans l’hôtellerie ou la cultivation des jardins (témoignage recueilli en 1973, Fonds oral de la commune).

Le rôle dans la société locale : au-delà du thermalisme

L’influence des médecins et directeurs dépasse la seule sphère des cures :

  • Rayonnement social : présence au conseil municipal, implication dans les œuvres de bienfaisance (orphelinat, dispensaire, création d’un cercle de lecture pour les enfants de curistes et enfants du pays, 1921).
  • Culture locale : organisation de conférences sur l’histoire de la ville, inventaire des traditions botaniques lié à l’usage médical des plantes (voir les travaux de la Société d’histoire de la Vôge, 1989).
  • Accueil des artistes et écrivains : le soutien des médecins et directeurs permet l’organisation de séjours pour grands noms comme Paul Claudel ou Jules Romains dans l’entre-deux-guerres (cf. Liste du Livre d’Or, Archives des Thermes, 1929-1936).

Le tournant contemporain : entre héritage et nouveaux défis

Après la Seconde Guerre mondiale, le modèle classique du binôme médecin-directeur évolue. La station doit s’adapter à la médicalisation accrue des cures (normes sanitaires, multiprofessionnalité), à la mutation du tourisme, et à la concurrence européenne.

  • Depuis 2000, sous la houlette de directeurs comme G. Boudot, la station s’oriente vers l’innovation : cures post-cancer, ateliers bien-être, partenariat avec des établissements universitaires (Faculté de Médecine de Nancy).
  • Implication accrue dans la préservation du patrimoine : revalorisation des anciens bains, labellisation « Ville d’Eaux » (2011), actions vers les jeunes du territoire pour transmettre l’histoire du thermalisme (source : Communauté de communes La Vôge-les-Bains).

Perspectives : figures de passage et héritiers locaux

Le rôle du médecin ou du directeur de station ne relève pas seulement d’un passé révolu : il continue de s’incarner aujourd'hui dans la capacité à relier le soin et l’innovation, l’accueil et la mémoire, le développement économique et culturel. La mémoire de ces figures, dont certaines familles sont encore présentes dans la région, nourrit le présent de Bains-les-Bains.

Comprendre leur action, c’est saisir ce qui a permis à une petite cité discrète des Vosges de faire entendre sa voix, de se relancer à chaque mutation, de proposer aux visiteurs d’hier et d’aujourd'hui bien davantage qu’une simple cure : une véritable rencontre avec une histoire et une communauté.

En savoir plus à ce sujet :

Articles