Traces et visages du bois : histoires d’industries forestières à Bains-les-Bains

26/09/2025

Entre forêts et ateliers : l’ancrage séculaire du bois à Bains-les-Bains

À Bains-les-Bains, la forêt est plus qu’un simple décor : elle dessine les contours du quotidien, imprime sa marque sur l’économie et façonne les trajectoires humaines. Ce n’est pas une généralité – c’est une réalité ancienne, que des archives précises et des témoignages attestent depuis plus de deux siècles. Au fil des époques, des métiers liés au bois et à la forêt s’y sont succédé, tissant une trame dense, faite de gestes précis, de petites révolutions techniques et d’histoires incarnées.

Si le thermalisme de Bains-les-Bains est souvent mis en avant, on oublie trop souvent les silhouettes discrètes des bûcherons, voituriers, scieurs, sabotiers, tonneliers, et charbonniers. Tous ont contribué, à leur manière, à l’essor du pays de la Vôge. Quels furent leurs rôles ? Comment vivaient-ils cette relation si particulière avec la forêt vosgienne ? Cet article propose de remonter le fil de ces professions, en s’appuyant sur des sources locales (notamment les archives municipales, les ouvrages de la Société d'histoire et d'archéologie de la Vôge et des monographies d’époque), et des traces encore visibles dans le paysage.

Le bûcheron, pilier de la forêt

La figure du bûcheron est l’une des plus anciennes et des plus emblématiques du secteur. À la charnière du XIXe et du XXe siècle, chaque hiver voyait partir des groupes d’hommes pour plusieurs semaines en plein massif, munis de haches et de passe-partout pour abattre les futaies de hêtres, de charmes, puis de résineux.

  • En 1851, le recensement de la commune de Bains-les-Bains dénombre pas moins de 67 ménages vivant principalement du travail de la forêt (Source : Archives départementales des Vosges, état civil).
  • Outre l’abattage, les mêmes hommes pratiquaient le débardage, c’est-à-dire le transport du bois à dos de cheval ou, plus tard, en charrois.
  • Un bûcheron qualifié pouvait abattre jusqu’à 4 à 5 m3 de bois par jour en période hivernale (source : enquête Victor Belot, 1902).

La forêt était alors exploitée sous régime de coupes réglées, planifiées par l’Administration des Eaux et Forêts, garantissant un équilibre souvent ménagé entre exploitation et régénération.

Les scieries hydrauliques : moteurs de l’économie locale

En suivant la Combeauté ou le ruisseau du Bagnerot, on découvre encore les vestiges de roues à aubes – témoins d’une activité florissante liée à la scierie hydraulique. L’eau a longtemps fourni l’énergie nécessaire à la transformation des billes de bois, rythmant la vie des moulins mais aussi celle du bourg.

  • Dès 1789, la carte de Cassini signale trois scieries sur le territoire de l’actuelle La Vôge-les-Bains.
  • En 1830, le canton de Bains-les-Bains comptait neuf scieries en activité (source : L’État industriel et agricole des Vosges, 1848).
  • En 1925, l’usine Dumont, installée à proximité des thermes, employait une cinquantaine d’ouvriers dans ses ateliers de sciage et de rabotage.

La scierie n’utilisait pas seulement la force humaine, mais adoptait volontiers les innovations techniques (lames alternatives, puis circulaires, puis moteurs à vapeur, puis électriques après 1950) : cette adaptation a permis la pérennisation partielle de l’activité alors que d’autres métiers subissaient l’exode rural.

Sabotiers et tonneliers, l’artisanat au cœur du quotidien

Au XIXe siècle, le sabot constitue la chaussure usuelle de la majeure partie du monde rural. Les sabotiers opéraient dans d’impressionnantes échoppes, dont la lumière filtrait à peine entre des gerbes de copeaux. Leur geste, précis et rapide, répondait à une forte demande – tant locale qu’exportée via la vallée de la Saône.

  • À Bains-les-Bains, quatre familles de sabotiers sont attestées lors du recensement de 1856 (AD88, série M).
  • Un bon sabotier réalisait jusqu’à 30 paires de sabots de hêtre par semaine durant l’hiver, et les vendait au marché à Épinal, à Remiremont, ou les troquait contre des denrées.
  • Certains ateliers, comme celui de la famille Durupt, restés actifs jusqu’aux années 1960, ont alimenté la mémoire locale (témoignages oraux, exposition rurale en 1989).

Le tonnelier, quant à lui, assurait la fabrication des barriques pour la conservation du vin, du cidre, ou du sel. Les registres de patente de 1845 font état de deux ateliers à Bains-les-Bains, surtout actifs lors des grandes foires.

Charbonniers : à l’ombre des fauldes

Méconnus, les charbonniers de la Vôge vosgienne pratiquaient une technique héritée du Moyen-Âge : la carbonisation lente du bois sous meule, dite "faulde" (terme local). Ce charbon de bois alimentait forges, fours et ateliers, dont ceux du grand voisin métallurgique : la Manufacture Royale de Bains-les-Bains.

  • Un rapport administratif note qu’en 1836, près de 300 tonnes de charbon de bois étaient produites dans la seule forêt domaniale attenante (source : Jean-Marie Wilmotte, Les charbonniers de La Vôge, 1974).
  • Les charbonniers travaillaient en "camps" d’avril à novembre, construisant leurs abris provisoires et vivant à l’écart des villages. La tradition voulait que l’on ne rentre au bourg que pour la Saint-Martin.
  • Si le métier disparaît après la Première Guerre mondiale, des traces de fauldes sont visibles en milieu forestier (notamment au lieu-dit des Prés Richard).

Façonneurs d’outils et forges rurales

L’industrie boisée ne saurait exister sans ses outils : hache, merlin, passe-partout, coin, etc. À Bains-les-Bains et ses environs immédiats, la présence de petites forges à main s'est maintenue jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ces ateliers, souvent familiaux, produisaient également des cercles de tonneau et des ferrures agricoles en réponse à la demande locale.

  • En 1820, la Monographie de Bains-les-Bains d’Alphonse Collin mentionne deux ateliers de forgerons-ferronniers au hameau du Saulcy.
  • Plusieurs familles conservent encore, dans leurs greniers, des outils de bûcheronnage siglés au poinçon du village.

Ce sont ces mêmes outils qui équipaient les bûcherons et artisans locaux : la boucle est bouclée, révélant l’interdépendance de ces métiers.

La place du flottage du bois et ses métiers associés

Si la Vôge n’a pas connu d’impressionnants trains de grumes comme sur la Moselle, le flottage du bois était pratiqué sur la Combeauté, notamment pour ravitailler les fours et ateliers de la Manufacture Royale dès le milieu du XVIIIe siècle. Les "voituriers d’eau" dirigeaient leurs radeaux jusqu’à la Saône, par des chemins strictement réglementés.

  • Des registres de la Manufacture mentionnent en 1799 la rémunération de neuf flotteurs pour une campagne d’acheminement de 370 stères de bois (Source : Archives de la Manufacture Royale, AD88 série U).
  • L’essor du chemin de fer à partir de 1869 provoque cependant le déclin de cette activité.

La forêt, un patrimoine vivant : héritage et évolutions contemporaines

Si nombreuses sont les scieries et ateliers qui ont disparu au XXe siècle, la filière bois demeure aujourd’hui l’un des piliers économiques du territoire : près de 13% des emplois directs à La Vôge-les-Bains relèvent encore du bois ou de la sylviculture (sources INSEE, enquête 2020).

  • Entre 1950 et 1990, le reboisement de plus de 400 hectares en Douglas et pin sylvestre dans la forêt publique a permis un renouveau partiel des activités liées au bois.
  • L’essor de petites entreprises familiales de menuiserie et d’ameublement accompagne ce mouvement. Citons par exemple la scierie Bernard, près des Granges, active depuis quatre générations.
  • Initiatives récentes : balades "découverte des métiers du bois" organisées par l’office de tourisme, projets de mise en valeur de la "mémoire forestière" soutenus par la communauté de communes.

La forêt reste ainsi, non pas un héritage figé, mais un patrimoine vivant : elle accueille non seulement des travailleurs, mais aussi randonneurs, botanistes, élèves des écoles qui découvrent, année après année, l’ingéniosité des anciens.

Métiers oubliés, savoirs transmis : la forêt continue de parler

On ne parcourt plus aujourd’hui les bois de Bains-les-Bains à la recherche d’une coupe, d’une meule de charbon, ni même d’une paire de sabots neufs. Mais chaque sentier garde la mémoire d’un atelier ou d’une cabane. Certains motifs réapparaissent, portés par l’envie d’un "retour au bois" ou de découvertes pédagogiques. Les métiers du bois n’appartiennent donc pas seulement au passé : leur empreinte, subtile, se devine au fil des forêts et de ceux qui prennent le temps de lever les yeux.

Pour aller plus loin, explorez les publications de la Société d’histoire et d’archéologie de la Vôge ainsi que les témoignages recueillis lors des "Rencontres du bois" à La Chapelle-aux-Bois.

Ainsi va la forêt de Bains-les-Bains : entre transmission, transformation, et réinvention.

En savoir plus à ce sujet :

Articles