L’église Saint-Brice de Hautmougey : parcours d’une sentinelle de pierre vosgienne

03/12/2025

Un témoin discret des origines de Hautmougey

Lorsqu’on atteint le village de Hautmougey, lové dans sa boucle formée par la Combeauté, l’église Saint-Brice n’impose pas sa présence par la hauteur de ses tours ou la démesure de son portail. Ici, nul faste baroque, mais une architecture compacte, fidèle au tempérament discret de la Vôge. Pourtant, Saint-Brice occupe depuis des siècles une place centrale dans l’histoire locale, bien au-delà de son apparente simplicité.

  • Paroisse établie dès le Moyen Âge : Hautmougey apparaît dans les registres ecclésiastiques dès le XIIIe siècle, signe d’une organisation religieuse ancienne (Source : G. Poirot, "Histoire de La Vôge", 2009).
  • Un patronyme rare : Saint Brice, évêque de Tours mort en 444, n’est guère fréquent dans les dédicaces lorraines. Ce choix suggère un premier établissement du sanctuaire au plus tard au haut Moyen Âge, peut-être à la suite d’une dévotion importée depuis l’Ouest.
  • Des liens étroits avec Luxeuil : L’église relève longtemps de la prévôté de l’abbaye de Luxeuil ; un détail qui ancre Hautmougey dans les grandes routes religieuses de la région (cf. C. Laplaud, Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 1924).

La première église : traces et hypothèses

Aucune chronique ne précise la date exacte de fondation de l’église. En l’absence d’archives antérieures au XVIe siècle, les premières mentions matérielles datent de 1518, avec la transcription d’un acte de réparation du clocher. L’étude du bâti révèle toutefois quelques éléments plus anciens :

  • Murs gouttereaux massifs : Certains blocs en grès présentent une taille prismatique, typique du roman tardif.
  • Bases de colonnes et chapiteaux : Découverts lors de travaux, ces éléments laissent supposer une extension gothique dès le XIVe siècle.

La première église Saint-Brice était ainsi vraisemblablement une “maison forte de la foi” : robuste, sans grandes fioritures, destinée à rassembler une modeste communauté rurale, qui dut faire face aux invasions et aux guerres seigneuriales.

Le XVIe siècle : entre ruines et réédifications

Le XVIe siècle frappe les Vosges d’une vague de désolation. Le passage des troupes protestantes et la peste laissent derrière eux un territoire exsangue. Les registres paroissiaux signalent des affaissements de voûtes, des “brèches” dans les murs, et la nécessité, à plusieurs reprises, de “rafistolages”.

  • Une nef lourdement remaniée : La maçonnerie irrégulière témoigne d’au moins deux phases de reconstructions successives. Le linteau du portail actuel porte la date de 1572, probablement suite à une remise en état après la destruction partielle due aux Guerres de Religion (Source : Archives Départementales des Vosges, G 6246).
  • Remplacement du mobilier : Entre 1568 et 1580, plusieurs procès-verbaux font état de bancs “trop vétustes” et d’un autel profané “non sans sacrilège” (“Actes du Chapitre de Remiremont”, reproduction privée).
Le XVIe siècle marque ainsi une rupture : l’église Saint-Brice survit, mais au prix de blessures visibles – cicatrices de pierre qui témoignent de la permanence des communautés rurales malgré les tourments du temps.

Des temps nouveaux : l’âge des restaurations (XVIIe-XVIIIe siècles)

Après la paix retrouvée, l’église Saint-Brice entre dans une ère de réparations et d’ajouts constants, épousant – parfois de loin – les évolutions de l’art religieux lorrain.

Période Événement/Transformation
1681 Ajout d’une sacristie côté nord, modifiant la silhouette primitive de la nef.
1702 Pose d’une chaire à prêcher remarquable, sculptée par un artisan de Bains (et récemment restaurée).
1737 Inauguration de nouvelles fenêtres en “anse de panier”, typiques du baroque vosgien tardif (cf. C. Laplaud, 1924).
1771 Création d’un clocher-porche en charpente couverte d’ardoise, venu remplacer le vieux clocher carré délabré.

On mentionne aussi – fait notable – une procession annuelle en l’honneur de Saint Brice introduite à cette époque, attestant de l’importance de la figure du saint pour la paroisse, en particulier face aux dangers épidémiques.

Du XIXe siècle à la Grande Guerre : modernisation, agrandissement, survie

Le XIXe siècle, dans le sillage du Concordat, souffle un vent de nouveauté sur Saint-Brice :

  • Un agrandissement significatif (1845) : les plans d’extension, conservés aux Archives Départementales, proposent l’ajout de deux travées et d’un vaste chœur, adapté à la croissance de la population après l’essor thermal voisin.
  • Mise en place d’un nouvel autel (1854) : œuvre du sculpteur lorrain Jean-Baptiste Demenge, il est en grès poli, influencé par le néo-gothique.
  • Première harmonisation du mobilier (1881) : la congrégation du Rosaire dote l’église de deux statues (Saint Joseph et Sainte Anne), encore visibles aujourd’hui.

La Première Guerre mondiale impose une pause brutale : l’édifice accueille pendant un hiver une garnison allemande, et la charpente montre d’inquiétantes faiblesses. Toutefois, la cloche principale, fondue par la maison Farnier (Robécourt) en 1734, échappe à la réquisition – un miracle souligné dans les chroniques du village (“Le Pays Vosgien”, janvier 1920).

L’entre-deux-guerres et les défis du XXe siècle

Les années 1920 voient émerger une double tendance : nécessité de réparer et volonté de préserver. Tandis que la mode “Art Déco” transforme les églises urbaines, Saint-Brice s’en tient à la sobriété.

  • Réfection de la toiture par des artisans locaux en 1926, grâce à une souscription exceptionnelle des paroissiens – toujours d’actualité selon la tradition orale.
  • Électrification (1939) : symbolique de l’entrée de la modernité, permise par l’activité industrielle naissante de La Vôge.

L’après-guerre pose de nouveaux enjeux : lutte contre l’humidité, consolidation du clocher (effondré partiellement lors d’une tempête en 1952) et mise en conformité avec les nouvelles normes patrimoniales. L’inscription partielle à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques intervient en 1989, gage d’un intérêt renouvelé pour l’édifice (DRAC Grand Est).

Regards sur le patrimoine intérieur : objets et trésors cachés

Saint-Brice ne recèle pas de retable flamboyant, ni d’orfèvrerie spectaculaire. Mais au fil des siècles, elle a su conserver un modeste et précieux patrimoine mobilier :

  • Un Christ en croix doré (fin XVIIe siècle), restauré par le maître Verrier Jean-Marie Bourreau en 1983.
  • Des fonts baptismaux en grès, installés sous la Révolution et maintenus malgré les injonctions post-concordataires.
  • Une série de vitraux figurant Saint Brice et Saint Blaise, signés du verrier vosgien Paul Nicolas (1956), qui représentent un rare exemple d’art sacré régional d’après-guerre.

À cela s’ajoutent de nombreux ex-voto, discrets mais émouvants, témoignant des petits bonheurs et des grandes souffrances d’une paroisse rurale à travers les âges.

Vers un avenir patrimonial : l’église aujourd’hui

L’église Saint-Brice, monument du quotidien plus que chef-d’œuvre ostentatoire, continue de rythmer la vie de Hautmougey : messes dominicales, célébrations familiales, visites discrètes de curieux et de passionnés. Elle doit sa survie à une mobilisation constante, faite d’attachement, de mémoire transmise et d’attention quotidienne à la pierre, au bois, à la lumière.

À l’heure où la question de l’entretien du patrimoine rural est plus vive que jamais, Saint-Brice rappelle que, loin des circuits touristiques majeurs, la vigilance patiente des habitants, la mobilisation des bénévoles et la modeste obstination des petites communes peuvent offrir un avenir durable à ces sentinelles de pierre, gages d’un enracinement aussi précieux que rare dans la France d’aujourd’hui.

Sources :

  • G. Poirot, "Histoire de La Vôge", 2009.
  • C. Laplaud, Bulletin de la Société Philomatique Vosgienne, 1924.
  • Archives Départementales des Vosges, cotes G 6246, 5647, 8884, SHD.
  • DRAC Grand Est, Dossier MH sur Saint-Brice, 1989, mis à jour 2015.
  • “Le Pays Vosgien”, janvier 1920.

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