Dans l’intimité des eaux : l’histoire et la science des sources thermales de Bains-les-Bains

26/07/2025

La signature d’un relief : contexte géologique et émergence des eaux

L’histoire thermique de Bains-les-Bains commence bien avant l’arrivée des hommes, dans un contexte géologique remarquablement propice. Située à la jonction des Vosges cristallines et du plateau lorrain sédimentaire, la région bénéficie d’une structure de socle complexe.

  • Le socle granitique : Les affleurements de granite datant du Dévonien (environ 400 millions d’années) sous-tendent le site. Les fractures profondes créées par les mouvements tectoniques constituent des chemins privilégiés pour la circulation des eaux météoriques infiltrées depuis la surface.
  • Les couches sédimentaires : Par endroits, du grès, de la dolomie ou des marnes déposés à l’ère secondaire favorisent le stockage temporaire de l’eau, qui chemine patiemment vers les failles plus profondes.
  • Effet de la chaîne vosgienne : L’orogenèse hercynienne a laissé une cicatrice persistante dans la région, visible dans la multiplicité des failles et l’abondance des sources.

Cette topographie contraste avec celle des stations thermales purement alpines ou méditerranéennes. Ici, la température modérée des émergences (rarement au-delà de 34°C) découle d’écoulements souterrains prolongés, à des profondeurs de 250 à 900 mètres, avec un réchauffement progressif par le gradient géothermique (source : AFIGEO, Journée Thermalisme vosgien, 2015).

Un voyage de plusieurs siècles dans les entrailles de la Vôge

L’eau thermale de Bains-les-Bains n’est jamais une simple résurgence de pluie récente. Son cheminement la fait appartenir à une temporalité dépassant la vie humaine :

  • Les eaux s’infiltrent lentement dans le sol, s’enrichissent en éléments minéraux en traversant les couches géologiques – principalement du calcium, du magnésium, et divers cations sodium et potassium.
  • Les analyses isotopiques récentes (2012, Laboratoire GéoHyd – Université de Lorraine) ont permis d’estimer l’âge moyen de ces eaux entre 40 et 60 années, un laps de temps suffisant pour justifier leur stabilité et leur pureté.
  • La présence de gaz dissous, notamment le CO naturel, confère aux eaux cette légère effervescence et contribue à leurs propriétés vasodilatatrices – un point souligné dès les examens médicaux du XIX siècle (source : "Le Guide Thermal", éditions Baillière, 1856).

À aucun moment l’eau n’est "créée" sur place : elle circule sous le massif, absorbant au fil du temps ses qualités thermales et un peu de l’âme de la terre qu’elle traverse.

Des légendes locales à la première exploitation : l’apparition du thermalisme à Bains-les-Bains

Avant d’être une ressource exploitée, les sources sont vécues. La tradition populaire n’est pas muette… Mais elle ne fait que pressentir ce que la science confirmera plus tard.

  • Des légendes séculaires : Selon un récit oral conservé aux Archives départementales, une biche blessée aurait montré l’exemple aux premiers habitants, se baignant dans la source pour guérir : le bestiaire vosgien, coutumier des miracles aquatiques, veille toujours autour de ces eaux.
  • Les Romains et les Gallo-Romains : Des vestiges d’aménagements balnéaires (pavements, mosaïques, monnaies) ont été retrouvés à proximité des sources « du Bain Douché » et « de la Chouette ». Bains-les-Bains (Balneum) se situe sur un axe secondaire reliant les Monts Faucilles à la Moselle – on y recherchait déjà les bienfaits de ses eaux (source : Revue d’Alsace et de Lorraine, 1965).

La composition particulière des eaux : analyses et effets reconnus

Un des traits marquants de Bains-les-Bains réside dans l’originalité et la constance de son profil hydrominéral. Parmi les 11 sources répertoriées, 9 sont exploitées pour leurs vertus spécifiques.

  • Les analyses menées depuis le XIX siècle par l’Académie de Médecine (Paris, 1849) et consolidées par l’Agence Régionale de Santé en 2020 attestent de la prédominance de bicarbonates (800 à 1100 mg/L), de calcium (140 à 190 mg/L), de magnésium et de sels mineurs (silice, lithium).
  • La température varie de 28°C à 34°C selon les points d’émergence.
  • L’absence quasi totale de pollution organique – fait rare dans le bassin vosgien reconnu ici – garantit la constance médicale de ces eaux destinées aux affections cardio-artérielles et aux rhumatismes.

La présence de lithium – faible mais constante – alimente encore, localement, des histoires sur une action "apaisante de l’humeur", parfois évoquée par les curistes (source : "Géologie et Eau", rapport Conseil départemental des Vosges, 2017).

Du village thermal à la station reconnue : histoire d’une valorisation progressive

La transformation de Bains-les-Bains en station reconnue n’est ni soudaine ni linéaire. Elle s’étire sur plusieurs siècles, marquée par des enjeux sanitaires, économiques, politiques.

  • Période moderne : Dès le Moyen Âge, les seigneurs locaux protègent l’accès à certaines sources, qui s’inscrivent dans des chartes hospitalières (1330, mention du "Donjon de la Source", Archives Municipales).
  • XVIII siècle : Louis XV accorde le droit de propriété des sources aux familles de notables. Les premiers « bains publics » sont construits en 1782 sur le modèle des établissements vosgiens voisins.
  • XIX siècle : Avec l’affirmation du thermalisme médical (loi de 1854), la station s’équipe (création du parc thermal, élargissement des bâtiments). Le nombre de curistes passe de 300 par an en 1804 à plus de 4 000 en 1900, porté par le chemin de fer Epinal-Luxueil (Lieux Insolites, 2022).

Cet essor se double d’un contrôle scientifique accru : les analyses se généralisent, l’eau devient un produit « officiel » – et parfois, l’objet de tentatives d’usurpation par d’autres villages prétendant à l’appellation "bains".

Enjeux contemporains, héritages et perspectives

S’il subsiste des aspects mystérieux, le fil d’eau que constituent ces sources résume à la fois la patience de la nature et le soin jamais interrompu que les hommes portent à leur environnement. Aujourd’hui, la question des sources s’inscrit dans un contexte de vigilance :

  • La ressource fait l’objet d’un protection stricte (périmètre de sécurité, contrôle chaque semaine de la minéralisation, arrêté préfectoral de 2018).
  • Les températures et débits sont surveillés. En 2022, la source de la Promenade délivrait 130 000 m³/an, soit 3 % de moins qu’en 1950, conséquence des aléas climatiques et de l’activité locale.
  • L’éco-thermalisme tente de concilier usages touristiques et stockage des eaux pour les générations à venir.

Pour aller plus loin : ressources et carnets historiques

Les sources thermales de Bains-les-Bains, jamais vraiment apprivoisées, arrosent l’histoire du village et la mémoire de ses habitants. Entre patience géologique et petites célébrations humaines, elles demeurent un fil conducteur, liant hier et demain.

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