Lavoirs et fontaines de Bains-les-Bains : empreintes vivantes de la ruralité vosgienne

10/11/2025

Des pierres qui murmurent l’histoire quotidienne

De tout temps, dans le paysage de la Vôge, l’eau a dessiné les usages, les rites et la vie sociale. Les anciens lavoirs et fontaines de Bains-les-Bains demeurent bien davantage que de simples témoins architecturaux : ils incarnent une culture villageoise, une organisation sociale et un rapport spécifique à l’environnement. Leur présence, souvent discrète, irradie une histoire commune, faite de gestes et de rencontres, aujourd’hui précieuse à redécouvrir.

Aux origines : l’eau partagée, un enjeu quotidien

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la quasi-totalité des habitants de Bains-les-Bains dépend plus ou moins directement des fontaines publiques et des lavoirs. Si le bourg bénéficie de sources abondantes (près de vingt sources identifiées depuis le XVIIIe siècle1), la gestion communautaire de l’eau conditionne l’implantation et la forme des villages.

On distingue classiquement trois types d’édifices :

  • Fontaines-abreuvoirs : destinées à la fois à l’approvisionnement en eau potable, à l’abreuvement des animaux et souvent à un usage horticole.
  • Lavoirs couverts ou à ciel ouvert : conçus pour la lessive collective, ils rythment la vie des foyers.
  • Fontaines ornementales : plus rares, souvent édifiées à la Belle Époque, elles signalent un espace à vocation sociale ou touristique.

Le Conseil des Eaux et des Forêts dans les années 1820 amorce un vaste programme d’aménagement des points d’eau, dont témoignent encore plusieurs inscriptions gravées sur les pierres (dates, noms de maires, etc.) dans les villages de la commune déléguée de Bains-les-Bains (voir Base Mérimée, Ministère de la Culture).

Architecture et matériaux : la Vôge dans la pierre et l’eau

La physionomie des lavoirs et fontaines révèle les ressources locales et des savoir-faire singuliers :

  • Pierre de grès rose : extraite à proximité (notamment autour de La Chapelle-aux-Bois et Fontenoy-le-Château), elle compose bassins, margelles et perrons.
  • Toitures en tuiles plates ou en ardoise : leur présence dépend de la proximité des gisements (ardoisières historiques au sud de la Vôge).
  • Charpentes robustes : souvent réalisées en chêne, adaptées aux hivers rigoureux des Hautes-Vosges.

Chaque commune ou hameau possède son modèle, oscillant entre simplicité rustique et ornementations plus travaillées (colonnes, vasques à becs moulurés, niches votives). Le lavoir Saint-Augustin (daté de 1832) intègre même un système ingénieux de réchauffement de l’eau grâce à un petit fourneau de brique adjoining, une rareté dans l’Est de la France.

Lavoirs et fontaines, scènes de la sociabilité rurale

Bien avant le confort domestique, laver les draps, rincer le linge ou prendre de l’eau étaient autant de moments partagés. Les « battages » du lundi, évoqués dans les récits d’anciennes habitantes, rassemblaient régulièrement une dizaine de lavandières à la fois. On y échangeait des nouvelles, on s’y disputait parfois l’accès au meilleur bac, on se transmettait des astuces de lessive et on y célébrait les retours de soldat, la Saint-Jean… Quelques archives municipales font état de procès-verbaux pour « trouble » ou « juron » proféré lors de ces séances prolongées — un rappel discret que sous les abris, la vie battait fort.

  • Les enfants venaient aider, portaient l’eau ou surveillaient les troupeaux au pré adjacent.
  • Les hommes, plus rares au lavoir, profitaient souvent du point d’eau pour abreuver chevaux et vaches.
  • Au printemps, certains lavoirs servaient également de lieu de trempe pour les outils agricoles, profitant de la limpidité de certaines sources.

D’après une enquête conduite par l’association Bains et Traditions en 2016, près de 60 % des habitants de plus de 65 ans de la commune affirment avoir appris à nager dans la réserve d’un bassin à l’ancienne, en cachette des adultes.

De la vie quotidienne à la mémoire patrimoniale : entre usages délaissés et renaissance

La généralisation de l’eau courante (1974 pour la majorité des hameaux dépendant de Bains-les-Bains) provoque l’abandon progressif des lavoirs et la multiplication des décharges sauvages autour des bassins, en particulier durant les années 1980. Pourtant, loin de tomber dans l’oubli, ces édifices suscitent depuis les années 2000 un regain d’attention :

  • Dans le cadre de la valorisation du « petit patrimoine rural », douze lavoirs et neuf fontaines de la commune ont été inventoriés en partenariat avec la DRAC Grand Est et l’Inventaire du patrimoine culturel.
  • Certains bassins sont réhabilités à l’occasion de chantiers jeunes bénévoles, sous l’égide de la Fondation du Patrimoine (voir le cas du lavoir de Hautmougey).
  • Des circuits de découverte (« balades aux fontaines ») sont proposés chaque été par l’office de tourisme, mêlant animation et sensibilisation (plus de 230 participants en 2023).

Le retour de la sécheresse dès 2015 a réveillé aussi, à petite échelle, l’intérêt pour les anciennes réserves : plusieurs hameaux utilisent de nouveau fontaines ou lavoirs pour l’arrosage des jardins partagés, illustrant la plasticité de ces usages anciens.

Des lieux de patrimoine, entre transmission et vigilance

Bien que protégés à des degrés divers (uniquement deux lavoirs classés « Monument historique » dans la commune), ces édifices restent menacés par la végétation, l’usure du gel et la méconnaissance. Les enjeux de la conservation dépassent la simple esthétique :

  1. Éducation au patrimoine rural : leur préservation permet de transmettre la réalité du quotidien d’autrefois aux jeunes générations, à rebours d’une vision idéalisée de la campagne.
  2. Rôle écologique : les fontaines historiques abritent toute une microfaune (grenouilles, salamandres, libellules) et favorisent la présence de plantes aquatiques rares (Potamogeton natans). Les bassins de l’église Saint-Marie, désormais protégés, participent à la sauvegarde de la rainette verte (Hyla arborea), quasi disparue dans la région.
  3. Attractivité locale : leur restauration accompagne une dynamique d’accueil touristique, en complément de la valorisation thermale et des sentiers de randonnée existants.

Quelques initiatives regroupent passionnés et élus pour organiser des journées de nettoyage participatif ou des veillées « au lavoir », invitant conteurs et historiens (source : Agenda municipal 2023).

Regards croisés et promesses à venir

Ce patrimoine de l’eau, trop longtemps relégué à l’arrière-plan, bénéficie aujourd’hui d’un nouveau regard. Si la modernité a certes effacé leur fonction utilitaire, les anciens lavoirs et fontaines demeurent de précieuses clés pour mieux comprendre l’organisation passée, la résilience paysanne et l’inventivité constructive propres à Bains-les-Bains. Véritables portes d’entrée sur une histoire locale, ils invitent à porter une attention nouvelle à la ruralité d’hier autant qu’à ses possibles réinventions.

Il reste beaucoup à explorer : chaque bassin et fontaine recèle ses particularités, ses petites légendes et ses secrets, noués au fil des générations. L’enjeu sera sans doute, dans les prochaines années, de poursuivre les inventaires, de documenter les savoir-faire de restauration, mais aussi d’imaginer des usages contemporains, respectueux de cet héritage. Pour qui arpente les rues, ces pierres mouillées par le temps sont loin d’avoir livré tout leur murmure.

Sources principales : Archives municipales de La Vôge-les-Bains, Inventaire régional du patrimoine culturel (Grand Est), Ministère de la Culture (base Mérimée), Association Bains et Traditions.

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