Portraits croisés : bâtisseurs et destins du patrimoine thermal à Bains-les-Bains

01/08/2025

Le patrimoine thermal à Bains-les-Bains : regards sur trois siècles d’architecture et d’innovation

La renommée de Bains-les-Bains tire ses racines d’une utilisation antique des sources, attestée dès l’époque gallo-romaine, mais elle s’affirme surtout à partir du XVIII siècle. La transformation du complexe thermal accompagne le goût des élites pour les eaux soignantes, et la nécessité d’édifices capables d’accueillir curistes et innovations médicales du moment.

Des thermes antiques à la première modernisation

  • Des vestiges gallo-romains à la redécouverte savante :

    Les premières captations organisées des sources de « Balneum » (le nom latin d’où « Bains » tient son origine) semblent remonter aux I-IV siècles. Quelques fragments de mosaïque ou tuiles à rebord subsistent, exposés au musée du site. Mais l’essor architectural démarre réellement sous Louis XV et Louis XVI, avec la construction progressive de bâtiments adaptés, tels que ceux évoqués par l’abbé Miquel (cf. "Bains-les-Bains, mémoire d’une station", Union Vosgienne, 1992).

  • La grande campagne du XVIII siècle :

    Vers 1755, le premier établissement thermal digne de ce nom voit le jour sous l’impulsion du magistrat Stanislas Leszczynski, duc de Lorraine. On lui doit notamment la réorganisation urbaine autour de la source Hygiène. Selon les archives départementales des Vosges, ce chantier mobilise des artisans locaux, sous la supervision d’architectes anonymes – la tradition orale évoque un « maître maçon du Bassigny ».

Émile Grillot, l’architecte du renouveau (XIX siècle)

  • Le visage néoclassique des Thermes :

    C’est véritablement au XIX siècle que la station prend son aspect emblématique. L’architecte Émile Grillot (1825-1905), connu pour avoir également travaillé à Plombières-les-Bains et sur la restauration de l’hôtel de ville d’Épinal, réalise le projet de reconstruction des grands thermes en 1849-1851.

  • Éléments marquants de l’œuvre de Grillot :
    • Un large portique à colonnes ioniques et une façade symétrique - premier témoignage notable du style néoclassique dans la région.
    • Utilisation rationnelle du plan traversant : une organisation sur plusieurs niveaux, permettant la séparation des espaces de soins, d’accueil et d’hébergement, inspirée par la « circulation médicale rationnelle » prônée par les hygiénistes du temps (cf. "L’Eau et les Hommes – Histoire des Thermes lorrains", Pierre Pegeon, 1983).
    • Intégration de ferronneries d’art signées par des ateliers locaux, notamment ceux de la famille Vautrin, serruriers étainois réputés.
  • Un chantier d’envergure :

    Entre 1849 et 1860, le nombre des ouvriers mobilisés approche par moments une centaine ; la construction emploie jusqu’à 12 charpentiers et 8 tailleurs de pierre pour la seule aile Ouest. À l’achèvement, la station peut accueillir plus de 500 curistes chaque été, un record jamais atteint auparavant.

Personnalités marquantes : entre science, politique et culture

Louis Léonard Parisot, l’ingénieur visionnaire du second Empire

Natif d’Arches, formé à l’École des Ponts et Chaussées, Parisot (1820-1891) rejoint Bains-les-Bains en 1864. Il n’y vient pas seul : son plan de modernisation comprend :

  • La canalisation enterrée des sources pour une meilleure maîtrise du débit (1865-1867)
  • La création du parc à l’anglaise pour offrir de véritables promenades thérapeutiques
  • L’extension de la buvette et du Pavillon des Dames, conçu dans un éclectisme Second Empire mêlant éléments Louis-Philippe et détails Art Nouveau bien avant l’heure

Sous sa direction, Bains-les-Bains se distingue au Congrès médical international de Paris (1878), pour « la qualité de l’accueil et l’innovation technique en hydraulique » (Journal des sociétés savantes, 1879, BnF). Son installation du système d’assainissement est alors cité en exemple pour les stations françaises.

Des médecins pionniers : Lefranc, Lauth et les prescripteurs d’eau curative

  • Le docteur Lefranc (1785-1863) :

    Auteur d’un des premiers traités sur les eaux locales ("Des eaux et bains de Bains-les-Bains", 1826), Lefranc fait le lien avec l’École de Nancy pour mieux comprendre les effets médicaux des minéraux sulfurés.

  • Le professeur Lauth (1816-1894) :

    Anatomiste reconnu, Lauth consacre plusieurs saisons à Bains-les-Bains entre 1855 et 1880. Il expérimente des protocoles de cure originaux, tels que la balnéothérapie rotative, qui seront repris ailleurs (Dictionnaire des sanitaires, éd. Masson, 1898).

Une figure politique et sociale : la comtesse d’Osmonde

Si nombre de curistes célèbres fréquentent la station (Beaumarchais, Berlioz, voire Alexandre Dumas lors d’un détour vosgien), rares sont ceux qui s’investissent durablement. À la fin du XIX siècle, la comtesse d’Osmonde (Élise Chevallier, 1839-1913) achète le domaine voisin de la Manufacture royale et lance une œuvre caritative durable :

  • Construction d’une salle d’asile pour les enfants pauvres de Bains-les-Bains (financée en 1894 sur ses propres deniers, source : bulletin municipal d’époque)
  • Achat puis rénovation d’une fontaine publique (dite « aux Dames de Charité », aujourd’hui encore visible allée des Thermes)
  • Défense du patrimoine forestier local, devenant la première mécène de la protection du « bois de la Vierge », aujourd’hui intégré au parc thermal

Les artisans du bâti : une main locale derrière chaque pierre

Le rôle peu visible des artisans vosgiens

  • Les tailleurs de pierre de La Chapelle-aux-Bois :

    Le grès rose, matériau majeur du site, provient pour une grande part des anciennes carrières du village voisin. Entre 1850 et 1914, la corporation des tailleurs locaux fournit les linteaux, marches, et éléments sculptés qui ornent encore le fronton des thermes.

  • La famille Vautrin, ferronniers :

    De 1860 à 1920, trois générations de Vautrin créent rampes d’escalier, verrières et luminaires. Selon un témoignage recueilli en 1987 par l’érudit local André Puthet (Bulletin de la Société philomathique des Vosges), leur atelier était situé faubourg de la Mothe.

Les jardins et pépinières de Bains-les-Bains : botanistes et planteurs

  • Les frères Malterre, serres et inspirations anglaises :

    Des années 1890 à l’entre-deux-guerres, ils réintroduisent 27 essences d’arbres et arbustes exotiques dans le parc thermal, dont le fameux tulipier de Virginie, visible encore aujourd’hui devant l’aile Est.

Bains-les-Bains, laboratoire architectural : diversités de styles et influences

Du néoclassicisme au style Belle Époque

  • Le néoclassicisme triomphe sur la façade principale grâce à Émile Grillot, mais l’aile Ouest adopte, après 1890, des formes Art Nouveau timides : bow-windows, mosaïques florales (attribuées à des élèves de l’École de Nancy).
  • Le Pavillon des Dames affiche un éclectisme Second Empire, avec ses lucarnes et toits mansardés évoquant l’architecture parisienne.
  • La salle des fêtes (1907, architecte Joseph Bougès) propose de larges baies cintrées, prémices d’un style qui se retrouvera dans d’autres cités thermales de la région.

Le patrimoine oublié : pavillons disparus, villas de curistes

  • Les villas « Cygne » et « Clara » (détruites pendant la Seconde Guerre Mondiale) étaient réputées pour leur usage de la brique et de la céramique émaillée, rares dans les Vosges — des photographies anciennes, issues du fonds « Cité thermale » des Archives départementales, témoignent d’une intense activité architecturale privée au tournant du XX siècle.
  • Plusieurs petits chalets suisses (notamment le « Muguet » en 1912), sont attribués à l’atelier de l’architecte messin Jean Heitz.

Transmission, héritage et perspectives

Les thermes actuels ne sont que le dernier maillon d’une chaîne d’innovations, de partis pris et de gestes solidaires, inscrits dans la pierre et les parcs. Les chantiers de restauration, entrepris depuis 2015, posent la question de la transmission de ce patrimoine composite. Le chantier du parc thermal, piloté par le paysagiste Jean-Paul Lamoureux, met en valeur la persistance de la mosaïque végétale dessinée à la Belle Époque, tandis que les choix architecturaux récents tentent de préserver l’équilibre entre mémoire et nécessité de s’adapter aux besoins d’aujourd’hui.

Explorer Bains-les-Bains à travers ses bâtisseurs et bienfaiteurs, c’est accepter une promenade à la fois silencieuse et lisible à chaque tournant, à la recherche d’histoires gravées derrière chaque portail, chaque balcon. Dans ce petit territoire de la Vôge, l’art de bâtir – parfois modeste, parfois monumental – s’est longtemps conjugué à l’art d’accueillir. Un équilibre, subtil et précieux, maintenu à travers générations.

Sources utilisées :

  • Archives départementales des Vosges (fonds "Bains-les-Bains")
  • Pierre Pegeon, "L’Eau et les Hommes – Histoire des Thermes lorrains", 1983
  • Bulletin de la Société philomathique des Vosges, 1987
  • Journal des sociétés savantes, BnF, 1879

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