Bains-les-Bains : les multiples visages de la préservation du patrimoine thermal

18/08/2025

Un héritage thermal enraciné dans l’histoire locale

Au sud-ouest des Vosges, à l’orée de la Vôge, le nom de Bains-les-Bains évoque d’abord une source : celle de son histoire thermale, étroitement liée à la géologie et à la culture populaire du lieu. Si les bienfaits des eaux chaudes étaient déjà attestés au temps des Romains, c’est véritablement à partir du XVIII siècle que la station se structure et que les premiers établissements balnéaires éclosent autour de ses sources. Le paysage du centre-bourg conserve aujourd’hui la trace de cette montée en puissance de l’activité thermale, qui a façonné l’architecture, l’économie et le tissu social local.

  • Les premiers bains publics sont attestés dès 1730 (source : Archives départementales des Vosges).
  • En 1832, 1 200 curistes sont accueillis sur une saison : un chiffre considérable pour l’époque, aux portes du massif vosgien (source : Monographies communales, AD88).
  • Entre la fin du XIX siècle et la veille de la Première Guerre mondiale, le complexe thermal est enrichi par la construction du Grand Hôtel, du parc thermal, de galeries, et de dépendances néo-classiques illustrant la prospérité de la station.

Le patrimoine bâti de Bains-les-Bains porte ainsi les stigmates d’une longue période d’investissement local, mais aussi les traces des bouleversements qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale et la mutation progressive du thermalisme en France.

La protection réglementaire : un cadre souvent méconnu

À Bains-les-Bains, la protection du patrimoine thermal est fortement liée au cadre législatif, même si les procédures restent parfois discrètes aux yeux du public. Les établissements thermaux historiques – en particulier les anciens bains impériaux et le parc thermal – bénéficient d’une inscription partielle à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques depuis 1990 (source : Service régional de l’inventaire, DRAC Grand Est).

  • Cette inscription assure la préservation des façades, toitures et certains espaces intérieurs remarquables avec un contrôle des rénovations (autorisation préalable auprès de l’Architecte des Bâtiments de France).
  • Elle facilite aussi l’obtention de subventions publiques (Conseil régional Grand Est, État) pour la restauration d’éléments anciens comme les mosaïques des sols, les verrières ou les colonnes en fonte du promenoir principal.

Cependant, l’essentiel du bâti thermal reste de propriété privée : la société Valvital (actuel gestionnaire) et quelques familles détentrices d’anciens hôtels ou villas de curistes. Cela implique des compromis et une vigilance constante pour éviter le déclin ou la transformation trop radicale des structures existantes. Certains ensembles, non inscrits, ne bénéficient ni de protection juridique ni d’entretien systématique, ce qui explique l’état parfois précaire de certains bâtiments périphériques (source : Le patrimoine thermal en Grand Est, Région Grand Est, 2020).

Restaurer pour sauvegarder : exemples de réalisations récentes

Au fil des dernières décennies, plusieurs campagnes de restauration significatives ont façonné la politique de préservation à Bains-les-Bains – souvent dans une logique de valorisation autant que de sauvegarde.

  • La restauration des anciens bains impériaux (2005-2012)
    • Reconstruction partielle de la charpente et du toit, sécurisation d’un escalier monumental, restitution des décors peints du hall d’accueil.
    • Coût total : 1,8 million d'euros, dont 70% financés par l’État/région.
    • Remise en valeur du pavillon central, désormais accessible en visites guidées lors des Journées du Patrimoine (source : Communauté d’Agglomération d’Épinal, rapport 2012).
  • Le Parc Thermal : rénovation paysagère (2017-2019)
    • Conservation d’arbres “remarquables” comme le ginkgo biloba planté autour de 1870 ; taille des grands marronniers et remise à neuf des allées historiques.
    • Création d’un “chemin des sources” balisé, valorisant des points de captage oubliés (suivi botanique assuré par la SHAL des Vosges).
  • Sauvegarde des villas Belle Époque
    • Certaines, encore privées, font l’objet de restaurations ponctuelles en partenariat avec la Fondation du patrimoine (programme en 2018 pour la villa Les Glycines – collecte de 24 000 € auprès de particuliers).

Au-delà de la simple restauration, c’est un effort collectif qui mobilise élus, propriétaires, bénévoles d’associations, et curistes de passage. Quelques “chantier jeunes” ou “ateliers partagés” ont permis des remises en peinture ou la sauvegarde de ferronneries anciennes (source : Association Histoire et Patrimoine de la Vôge).

De nouveaux usages pour une valorisation vivante

À la différence de certains sites thermaux figés par la seule conservation, Bains-les-Bains cherche des voies de valorisation où l’histoire rejoint l’usage contemporain. Depuis les années 2010, la fréquentation thermale a évolué, oscillant autour de 3 200 curistes annuels, soit un rebond par rapport à la fin du XX siècle (source : Chiffres Valvital, 2019).

Le patrimoine thermal s’ouvre aussi à d’autres publics, en s’adaptant :

  • Ouverture aux scolaires et universitaires : visites pédagogiques sur l’histoire du thermalisme organisées chaque saison avec des classes du secteur Épinal-Luxeuil ; atelier sur l’hydrogéologie avec le CPIE des Vosges.
  • Espaces évènementiels : accueil d’expositions temporaires dans les galeries, concerts dans le kiosque du parc thermal chaque été depuis 2021.
  • Itinéraires “patrimoine thermal” : parcours piéton balisé, dépliant édité par l’Office de tourisme mettant en valeur fontaines, décors Art nouveau et façades classées (mise à jour en 2023).

Cette ouverture participe à une économie locale renouvelée : les hôtels-restaurants historiques, parfois menacés de fermeture, trouvent un nouveau souffle auprès de clientèles touristique ou culturelle attirée par l’histoire des lieux.

Un patrimoine en partage : médiations et initiatives citoyennes

La transmission du patrimoine thermal ne se limite pas à la conservation matérielle. Associations, habitants et nouveaux venus participent depuis plusieurs années à une dynamique de valorisation culturelle, parfois surprenante.

  • Les “récits de curistes” : collecte de témoignages oraux, souvent issus de descendants des familles ayant travaillé dans les thermes ou accueilli des curistes au temps de “l’âge d’or thermal”. Ces mémoires sont progressivement archivées par la bibliothèque municipale, parfois restituées sous forme de balades contées.
  • Partenariats avec la Société d’Histoire de la Vôge : organisation de conférences thématiques (“Le thermalisme dans les Vosges : de l’empire à la III République”, 2022), visibilité dans des revues régionales (Les Vosges thermales, 2021).
  • Journées du Patrimoine : visites guidées thématiques et chasses au trésor pour familles, avec focus sur les installations techniques d’autrefois (bains, pompes, médecins-chefs).
  • Initiatives citoyennes : ateliers bénévoles de nettoyage de sentiers, recensement photographique de détails architecturaux, mini-évènements (marché de producteurs dans l’ancienne orangerie du parc).

Certaines actions s’appuient aussi sur le numérique : création d’un site dédié au thermalisme dans la Vôge, inventaire photographique en accès libre, partage de cartes postales anciennes via les réseaux sociaux. Ces médiations participent à la constitution d’une identité locale forte, au-delà de l’apparente discrétion de la commune.

Vers de nouveaux défis : conservation, écologie, tourisme durable

Valoriser et protéger le patrimoine thermal de Bains-les-Bains implique aussi de s’adapter à de nouveaux enjeux : transition écologique, développement durable, attractivité touristique qui doit rester compatible avec la préservation des ressources naturelles.

  • Préservation de la ressource en eau : suivi de la qualité des sources, contrôles réguliers des débits et des rejets (travail conjoint Agence de l’Eau Rhin-Meuse / Valvital depuis 2016).
  • Mise en place de solutions douces : éco-pâturage dans le parc thermal depuis 2019, limitation des produits phytosanitaires, favorisation de plantes locales pour les aménagements paysagers.
  • Tourisme “responsable” : sensibilisation des visiteurs au respect du parc, partenariats avec des structures favorisant l’itinérance douce (cyclotourisme, randonnées thématiques).

La valorisation du patrimoine thermal ne s’envisage donc plus aujourd’hui sans une réflexion globale : c’est le lien entre héritage bâti, environnement et nouveaux usages qui garantit la pérennité du site. En ce sens, Bains-les-Bains tente, année après année, de conjuguer mémoire vivante et avenir partagé.

Le patrimoine thermal : entre mémoire, innovation et nouveaux regards

L’exemple de Bains-les-Bains l’illustre : la valorisation et la protection de son patrimoine thermal repose sur une alchimie subtile, mêlant interventions réglementaires, engagement collectif et adaptations créatives. La restauration des monuments, la transmission des savoirs, l’ouverture à de nouveaux publics, tout cela contribue à ce que ces lieux, parfois fragiles, restent porteurs d’avenir. C’est aussi dans la simplicité d’un banc, l’ombre d’un porche fleuri ou la mémoire d’un geste thermal que se lit une histoire sans cesse réinvestie.

Pour ceux qui arpentent les ruelles ou les allées du parc, il suffit parfois de lever les yeux sur une façade pour comprendre combien la Vôge, discrète mais tenace, continue de veiller sur ses héritages.

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