Patrimoine thermal de Bains-les-Bains : une mémoire vive, un moteur pour demain

21/08/2025

Des sources à l’histoire : l’enracinement du thermalisme dans la Vôge

À Bains-les-Bains, tout commence avec l’eau. Celle que l’on dit « bonne pour les rhumatismes » et dont on ignore parfois la richesse géologique et le parcours souterrain complexe. Les sources thermales jaillissent ici depuis l’Antiquité, et la réputation de leurs vertus n’a jamais complètement faibli.

L’essor véritable débute au XVIII siècle, quand la ville appartient encore au duché de Lorraine, avant de passer définitivement sous le giron français. On vient alors à Bains-les-Bains, parfois de loin, pour soulager douleurs articulaires ou maux de l’âme. En 1787, l’établissement thermal actuel est inauguré par la duchesse Élisabeth-Charlotte, épouse du duc de Lorraine et mécène active (d’après l’ouvrage de François Roth, La Lorraine des ducs).

Mais c’est au XIX siècle que la station connaît son âge d’or : la création de la ligne ferroviaire Épinal-Lure (1860) puis de l’embranchement jusqu’à Bains-les-Bains en 1882 mettent la station à moins d’une journée de Paris. D’après les archives municipales, la fréquentation dépasse les 2 000 curistes en 1900, chiffre considérable pour l’époque dans une commune alors villageoise.

  • On vient pour le traitement (arthrose, rhumatismes, troubles circulatoires) mais aussi pour le climat réputé « tonique ».
  • Le thermalisme devient un prétexte à la sociabilité, aux loisirs – en témoignent la création de l’ancien casino (aujourd’hui disparu) et du parc thermal.

Le patrimoine thermal, témoin des évolutions locales

Les bâtiments, tout comme la mémoire orale, racontent cette histoire. Le grand établissement en pierre jaune, l’hôtel du Parc, l’orangerie et les petites villas cossues bâties par la bourgeoisie ou les médecins en témoignent. Pourtant, contrairement à Vittel ou Contrexéville, le destin de Bains-les-Bains fut plus discret, conservant une échelle humaine.

Ce patrimoine bâti, classé en partie aux Monuments historiques (la galerie thermale, le grand escalier et l’ancien bassin de la duchesse, pour ne citer qu’eux), traverse les décennies sans retournement spectaculaire. Il subit les coups du temps, s’adapte, et parfois se réinvente – tel le Grand Hôtel devenu aujourd’hui résidence privée, ou l’atelier de l’ancien casino transformé en salle d’exposition.

  • L’établissement thermal (architecte Victor Calliat, XIX siècle) : cœur névralgique de la station, il reste le principal employeur du village jusque dans les années 1980.
  • Le parc thermal : planté d’arbres remarquables dont un tulipier de Virginie bicentenaire, c’est un espace de promenade partagé par curistes et riverains (source : recensement de l’AVES, Association Vosgienne d’Étude et de Sauvegarde de l’environnement).
  • La gendarmerie-hôpital thermal : lieu de mémoire du passage de plusieurs figures, tel l’écrivain Paul Claudel ou la Résistance durant la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, le patrimoine thermal est partout dans la ville : dans la toponymie (“boulevard des Thermes”, “rue du Bain-Romain”), dans la mémoire collective et dans les pratiques, parfois inconscientes, des habitants.

Un moteur économique et social encore vivace

Aujourd’hui, la vocation thermale de Bains-les-Bains n’a pas disparu, loin de là. L’établissement thermal, désormais intégré au groupe Valvital (deuxième acteur thermal national depuis 2020), accueille plus de 4 000 curistes chaque année (chiffre Valvital, saison 2023). Un chiffre modeste à l’échelle nationale, mais capital dans le tissu local.

  • Le thermalisme représente 20 % des emplois directs de La Vôge-les-Bains pendant la saison, auxquels s’ajoutent des emplois indirects dans l’hôtellerie, la restauration et le commerce (source : Commune de La Vôge-les-Bains).
  • Les 70 appartements meublés et résidences secondaires vivent en grande partie du flux saisonnier des curistes.

Mais au-delà du chiffre, l’impact du thermalisme est social : il rythme la vie de la ville de mars à novembre, crée un brassage de population (les habitués se transmettent leurs bonnes adresses, selon l’association « Les Amis du Bain ») et entretient une tradition d’accueil héritée du XIX siècle.

La structure même du tissu commercial local a évolué : boulangeries, pharmacie, presse, petits marchés s’adaptent encore à cette clientèle de passage, qui compense en partie la baisse du commerce quotidien à l’année.

Le thermalisme et la transition du tourisme rural

Le patrimoine thermal ne se résume pas à l’eau et aux bâtiments. Il est aussi un levier pour l’avenir. Si le curiste d’hier venait pour plusieurs semaines, celui d’aujourd’hui recherche des séjours plus courts et plus variés : mini-cures, offres bien-être, tourisme actif et découverte culturelle.

  1. Le groupe Valvital a diversifié les prestations (espace spa, soins détente, ateliers de prévention santé), attirant une clientèle non médicale, visible surtout l’été.
  2. Des circuits patrimoniaux sont proposés : l’office de tourisme a inauguré en 2019 un « parcours thermal » (6 bornes historiques dans la ville, 2 panneaux explicatifs dans le parc thermal).
  3. Des initiatives privées (chambres d’hôtes, ateliers artistiques autour du thermalisme, balades botaniques sur les plantes médicinales) participent à cette dynamique.

L’avenir du thermalisme passe donc par la diversification : attirer des familles, des plus jeunes ou des actifs grâce à l’histoire locale autant qu’aux bienfaits de l’eau. Les nouvelles formes de tourisme de bien-être reprennent ce filon, sans occulter la mémoire des anciens curistes.

L’identité locale façonnée par le thermalisme

À Bains-les-Bains, l’eau n’est pas seulement une ressource, elle est un « héritage vivant », selon les mots de l’historien Philippe Meyer (« Les stations thermales des Vosges », conférence 2022). Les habitants évoquent sans nostalgie un mode de vie spécifique : le rythme de la saison, les commerces qui « revivent », l’ouverture à d’autres horizons.

  • Le thermalisme a fait venir des médecins, des curistes érudits, et contribué à enrichir la ville culturellement (concerts, cycles de conférences médicales au XIX siècle).
  • La diversité architecturale des maisons, les parcs plantés d’essences rares, doivent leur existence aux besoins des curistes fortunés.
  • Les enfants « jouaient dans le parc thermal le dimanche, entre curistes et locaux » (témoignage recueilli par l’association Mémoire de la Vôge, 2021).

Le thermalisme a aussi forgé un certain art de vivre : goût de la promenade, de la convivialité soignée, des petits marchés saisonniers, d'une forme de cosmopolitisme discret.

Les festivals culturels de la station ont perduré, et une tradition musicale subsiste par exemple avec la « Fête de la Sainte-Cécile » (patronne des musiciens), toujours célébrée à l’établissement thermal.

Patrimoine et enjeu de transmission

La question qui anime désormais les débats locaux : comment transmettre ce patrimoine ? Plusieurs initiatives, modestes mais réelles, sont à signaler :

  • Création d’un circuit de découverte du patrimoine thermal proposé aux écoles, combinant visite des anciennes salles de bain, ateliers sur l’usage traditionnel des plantes (avec l’association locale « La Vôge Verte »).
  • Ouverture du parc thermal à des événements grand public : marchés du terroir, expositions d’archives, rencontres avec d’anciens salariés des thermes.
  • Projet d’inventaire participatif des villas et maisons de maîtres, pour en préserver l’histoire et accueillir de nouveaux projets (gîtes, activités culturelles).

Ces initiatives s’inscrivent dans une attente plus large de patrimonialisation des savoir-faire « invisibles » : source, source captée, usage de l’eau, balnéothérapie, mais aussi gestes de l’hospitalité et alimentation adaptée au curiste… autant de petits patrimoines immatériels qui participent à l’identité du lieu.

Vers de nouveaux horizons : un patrimoine fédérateur

Aujourd’hui, le patrimoine thermal reste le dénominateur commun de la ville. Il unit actifs, anciens, commerçants, élus et nouveaux arrivants autour d’une histoire partagée et d’un avenir à inventer. En ce sens, le thermalisme façonne un sentiment d’appartenance et offre un socle aux projets à venir : développement d’un tourisme plus respectueux, revalorisation du bâti ancien, innovation dans les soins et animations.

Plus qu’un simple moteur économique, le thermalisme demeure à Bains-les-Bains un fil conducteur, paisible, discret mais résilient – ouvert à tous ceux qui cherchent à comprendre les multiples facettes de la Vôge, d’hier à aujourd’hui.

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