Au cœur de la Vôge : la mosaïque forestière de Bains-les-Bains

16/02/2026

À travers la Vôge autour de Bains-les-Bains, une grande diversité de paysages forestiers dessine l'identité du territoire. Entre vallons doux et reliefs ondulés, le massif vosgien cède la place à une alternance subtile de forêts feuillues dominées par le hêtre et le chêne, plantations de résineux héritées de choix économiques anciens, forêts humides peuplées d’aulnes et de saules, et clairières où se nichent pâtures et vergers. Ces espaces, façonnés tant par la nature que par l’histoire humaine, abritent une bio-diversité remarquable et témoignent de la relation intime entre l’Homme et la forêt dans cette partie discrète des Vosges méridionales.

La Vôge, terre de bois : origines naturelles et historiques

La région de la Vôge s’étend au sud-ouest d’Épinal, entre massifs montagneux et plateaux ondulés, ouvrant vers des étendues boisées presque ininterrompues. Dès le Moyen Âge, les vastes forêts autour de Bains-les-Bains ont fait l’objet d’une gestion fine, à la croisée des besoins locaux – bois de chauffage, charpente, pacage – et des contraintes naturelles. Le terme même de “Vôge”, issu du latin “vosagus”, rattache cette unité paysagère au mythique massif vosgien, tout en désignant ici une lande boisée aux caractères distincts (Jean-François Michel, “Mémoire de la Vôge”, 2009).

Les paysages de la Vôge portent aujourd’hui plusieurs strates, fruit de cette longue histoire : anciens usages communaux, reboisements étatiques de la fin du XIXe siècle, et nécessités de la Seconde guerre mondiale. Dans ce tissu forestier, plusieurs grands types de forêts se rencontrent, parfois mêlés sur un seul versant.

Hêtraie et chênaie : l’âme feuillue des forêts de la Vôge

Sur la majorité des collines et plateaux, la hêtraie et la chênaie constituent la parure “naturelle” de la Vôge. Le hêtre (Fagus sylvatica) y occupe une place dominante, reconnaissable à son tronc lisse et ses grandes feuilles ondulées : il forme des “fagnes” ou “fays”, forêts fraîches et ombragées propres à la région, et parfois qualifiées d’“hêtraies de ravin” dans les zones les plus humides.

Le chêne pédonculé (Quercus robur) se mêle au hêtre dès que le terrain devient plus drainant. Dans les vallons du canal de l’Est, les petites clairières entourées de chênes rappellent les anciens pacages défrichés, tandis que sur les hauteurs du Bois de Bains, le jeu entre hêtres et chênes dessine des variations subtiles, notamment perceptibles au printemps et en automne.

  • Superficie approximative : Les feuillus occupent près de 60 % de la surface forestière de la commune de La Vôge-les-Bains (données ONF 2020).
  • Plantes indicatrices : Anémone sylvie, Jacinthe des bois, Fragon, Sceau de Salomon.
  • Valeur patrimoniale : Certains arbres dépassent 200 ans d’âge dans le secteur de la “Grosse Pierre” (estimation ONF, 2019).

À l’automne, les sous-bois se tapissent d’une exceptionnelle diversité de champignons : cèpes, girolles, trompettes de la mort, mais aussi truffes de Bourgogne dans les clairières calcaires (« Florilège des champignons de la Vôge », étude mycologique Société Vosgienne, 2018).

Résineux et forêts plantées : des paysages reconfigurés

La silhouette sombre des sapins et des épicéas, parfois alignés en peuplements géométriques, trahit une histoire plus récente : la forêt de production. Née à la fin du XIXe siècle sous l’impulsion de l’État et des Eaux et Forêts, cette stratégie visait à répondre à la pénurie de bois suite aux besoins industriels et aux guerres. Il en résulte de larges parcelles où le douglas, l’épicéa commun et le sapin de Nordmann forment des boisements denses et homogènes.

  • Le Bois de la Loye et le Bois de Clerjus présentent cette physionomie caractéristique : alignements, sols tapissés d’aiguilles, atmosphère sombre malgré le soleil zénithal.

Si ces forêts abritent une biodiversité moins variée que les hêtraies anciennes, elles servent souvent de refuges pour les cerfs, chevreuils et sangliers, et contribuent, par leurs lisières ouvertes, à ce que les naturalistes appellent la “mosaïque paysagère” (LIFE+ Forêts de Bourgogne, rapport 2020).

Forêts alluviales et zones humides : les refuges de la biodiversité

En contrebas, le long de la Combeauté ou du canal, s'étendent des forêts alluviales méconnues : aulnes glutineux, saules marsault, frênes et érables sycomores y prospèrent sur des terres souvent inondées ou marécageuses. Ici, la lumière se mêle aux eaux stagnantes, et la flore affiche une richesse insoupçonnée.

  • Fougères tufières, primevères officinales, ainsi que diverses orchidées sauvages signalent les zones où la nappe affleure à quelques centimètres sous la mousse.
  • Ces milieux servent de nurseries naturelles pour les batraciens (tritons, grenouilles rousses) et de halte pour de nombreux oiseaux migrateurs.

La forêt humide de la Combeauté, paraissant impénétrable une grande partie de l’année, demeure l’une des poches de biodiversité les plus précieuses de toute la Vôge (Observatoire Faune-Flore des Vosges, 2021).

Clairières, pâturages, vergers : la part ouverte du paysage

Si la Vôge évoque spontanément la forêt, ce paysage ne serait pas complet sans ses clairières puis ses prairies. Issues de l’abattage séculaire des forêts pour l’agriculture ou la pâture, parfois stabilisées par des replantations, ces ouvertures sont essentielles.

  • Vergers de cerisiers et de mirabelliers ponctuent les villages (Épinal, Hautmougey, Harsault), souvenirs d’une polyculture vivrière encore vivace il y a trente ans.
  • Dans les “prés-bois”, ce mélange d’herbages et de bosquets, pâturent encore aujourd’hui vaches montbéliardes et charolaises, contribuant à entretenir la diversité du paysage.

Ces espaces ouverts accueillent chaque printemps nombre de fleurs rare comme la fritillaire pintade, mais aussi toute une diversité d'insectes pollinisateurs, garants de la vitalité de ces milieux.

Un patrimoine forestier vivant et menacé

La Vôge possède une originalité : la plupart des forêts sont encore aujourd’hui soumises à des usages communaux ou partagés (droit d’affouage, cueillette, chasse). Cette gestion complexe, alliant intérêts collectifs et respect du vivant, se heurte néanmoins à des défis : tempêtes à répétition (notamment celle de 1999, qui a renversé plus de 40 % de l’épicéa du massif de la Haute-Vôge, selon le rapport ONF 2000), maladies (scolytes de l’épicéa, chalarose du frêne), et accélération du réchauffement climatique.

Pour maintenir cette diversité précieuse, de nombreux acteurs se mobilisent : ONF, associations de riverains, botanistes bénévoles. Des zones de forêts anciennes sont désormais classées, telle la réserve naturelle régionale de la tourbière des Charmes (créée en 2014), qui protège à la fois de fragiles écosystèmes forestiers et une faune exceptionnelle (salamandre tachetée, chat sauvage, pic noir).

Éclairages, anecdotes et regards croisés

  • Anecdote : Il n’est pas rare, au détour d’un sentier, de croiser la trace du coucou gris, oiseau fuyant mais emblématique des clairières de la Vôge, dont les chants printaniers résonnent jusque tard en mai.
  • Légende locale : La hêtraie du “Bois du Maître” serait, selon les récits, hantée par l’ombre d’un forestier du XVIIIe siècle injustement condamné ; les enfants du cru jurent encore d’entendre parfois ses pas feutrés au crépuscule.
  • Savoir-faire : Le “taillis sous futaie”, technique ancienne de gestion des forêts mêlant jeunes pousses et vieux sujets, est encore utilisé dans certains cantons, garantissant la régénération naturelle des bois et la diversité structurelle du paysage.

Perspectives et attachement à un paysage en mutation

La Vôge, loin des grands parcs nationaux et des circuits touristiques saturés, cultive encore un rapport au paysage empreint de sobriété et de respect. Ici, la forêt n’est ni décor, ni simple ressource : elle est la maison commune, l’abri du vivant, et la mémoire vivante des gestes passés.

Au fil des générations, la diversité des forêts de Bains-les-Bains et de sa région demeure le reflet à la fois de la nature profonde de la Vôge et d’une humanité soucieuse d’appartenir à son territoire. Ce patrimoine vivant invite, à chaque saison, à la redécouverte lente – un plaisir rare, à la mesure de cette contrée boisée.

  • Sources : Jean-François Michel, « Mémoire de la Vôge », Éditions La Voûte (2009) ; ONF Vosges, rapports 2019-2021 ; Observatoire Faune-Flore des Vosges ; LIFE+ Forêts de Bourgogne ; “Florilège des champignons de la Vôge”, Société Vosgienne de Mycologie (2018).

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