Destins vosgiens : Reflets de l’évolution de Bains-les-Bains à travers ses personnalités

16/09/2025

Prélude : Portrait mouvant d’une commune par ses figures

Peu de communes peuvent se targuer d’avoir vu passer en leur sein autant de trajectoires révélatrices des temps. Bains-les-Bains, aujourd’hui intégrée à La Vôge-les-Bains, concentre entre ses forêts humides, ses thermes et ses quartiers autrefois industrieux, une forme de mémoire vivante portée par ses habitants célèbres ou singuliers. Scruter ces parcours, c’est suivre en filigrane le récit d’une commune vosgienne, de ses mutations, de ses heures fastes et de ses périodes de doute. Les existences de ces femmes et hommes sont autant de miroirs des changements de Bains-les-Bains, du XVIIIe siècle à nos jours.

Des pionniers de la cure à l’essor du thermalisme

L’histoire de Bains-les-Bains est indissociable de ses sources. Dès le XVIIIe siècle, elles attirent curistes, médecins et savants. Parmi les illustres, Jean-Baptiste Boussingault (1802-1887), savant chimiste et agronome, séjourne à de multiples reprises à Bains-les-Bains pour soigner ses douleurs articulaires. Son intérêt pour les eaux minérales, documenté dans sa correspondance (voir ouvrage collectif "Le thermalisme en France"), illustre la réputation scientifique croissante de la commune.

  • Premiers médecins hydrologues : Dès 1760, des experts viennent étudier la composition des sources, guidant la notoriété du site au-delà du département. Ce sont leurs récits, analyses et recommandations, publiés dans des bulletins médicaux (ex : Bulletin de la Société Médicale des Eaux Minérales, 1816), qui ont justifié l’extension des établissements thermaux.
  • Diversification sociale des curistes et personnel : Si la bourgeoisie parisienne compose au XIXe siècle l’essentiel de la clientèle, les parcours des directeurs de cure, issus le plus souvent de la petite notabilité locale, marquent une mobilité sociale ascendante. Le pharmacien Pierre-Joseph Collin, nommé inspecteur des eaux en 1826, apprend à ses pairs à transmettre l’importance scientifique du site, tout en s’engageant dans la vie municipale.

À travers leurs engagements et innovations, ces pionniers montrent combien l’évolution du thermalisme a, dès ses débuts, structuré l’économie locale, générant activités, emplois et mises en réseau inédites pour une commune rurale des Vosges.

Créateurs, écrivains et musiciens : Bains-les-Bains en refuge et muse

Le passage de figures artistiques et littéraires témoigne d’une tradition d’accueil où l’inspiration côtoyait la recherche de guérison. L’exemple le plus marquant reste celui du compositeur Camille Saint-Saëns (1835-1921), fidèle aux eaux de Bains-les-Bains dans les années 1890, qui y compose des pages de musique de chambre.

Florilège de vies artistiques croisées :

  • En 1859, le romancier Gustave Flaubert fait étape aux thermes et s’attarde sur « la lumière tamisée des futaies », source d’inspiration épistolaire et d’atmosphères dans ses récits.
  • Marie Noël, poétesse bourguignonne, s’y replie durant la Première Guerre mondiale, laissant dans son journal des descriptions sensibles de la vie villageoise autour des thermes.
  • Émile-Auguste Chartier, dit Alain, séjourne à plusieurs reprises à Bains-les-Bains entre 1925 et 1931 : il s’y lie avec des instituteurs locaux et influence leurs questionnements pédagogiques, marquant la commune de son esprit critique et humaniste.

Ces passages, plus ou moins longs, mettent en lumière une tendance durable : en marge de la grande station, Bains-les-Bains cultive un art de vivre propice tant à la création littéraire qu’à l’expérimentation intellectuelle. Ces personnalités participent à l’ouverture culturelle de la commune, bien perceptible dans la fondation de cercles littéraires et la présence, dès 1911, d’une salle de concert aujourd’hui disparue.

Parcours industriels et transformations locales

Au tournant du XXe siècle, la commune connaît un autre type de célébrité : celle de ses entrepreneurs et innovateurs. Un nom demeure : Paul Menneret (1869-1944), dirigeant de la Manufacture de Brosserie de Bains-les-Bains, qui emploiera jusqu’à 800 personnes à son apogée dans les années 1920 (APIC - Patrimoine Industriel).

  • Impact socio-économique : L’arrivée de cette industrie modifie la structure sociale de la commune. Des ouvriers, souvent venus de Haute-Saône ou du Jura, s’installent à proximité de l’usine, suscitant un essor démographique notable : la population passe de 2 300 habitants en 1885 à 2 980 en 1931 (INSEE).
  • Nouvelles mobilités : Les parcours des contremaîtres, passant de l’atelier à la direction en une génération, reflètent la possibilité de promotion interne alors rare en milieu rural vosgien.

La fermeture progressive de la brosserie dans les années 1980 s’inscrit en miroir d’une évolution des modes de production — déclin industriel, tertiarisation —, qui se retrouve dans le parcours de nombreux anciens ouvriers, certains devenant artisans à leur compte ou rejoignant les services de la commune.

Engagements républicains, résistants et élus locaux

Tout au long du XXe siècle, Bains-les-Bains se singularise par le nombre d’élus ou figures de la Résistance issus de ses rangs.

  • Yvonne Tisserant (1912-1999), institutrice et résistante, organise dans la commune un réseau de passage et de caches de 1942 à 1944. Son engagement est salué par une plaque commémorative (Source : Archives départementales des Vosges, cote 2J98).
  • Jean Bresson, maire de 1977 à 2001, agriculteur puis élu, incarne la modernisation rurale : défense de la filière thermale, développement des infrastructures, impulsion donnée à la fusion avec la commune voisine de La Vôge.

Leurs trajectoires, ancrées localement mais ouvertes aux enjeux du monde, traduisent la capacité de la commune à s’adapter aux secousses du siècle. Les engagements d’après-guerre notamment redéfinissent le rapport des habitants à leur patrimoine, favorisant l’émergence d’associations mémorielles dès les années 1960.

Les voix des invisibles : figures populaires, passeurs de mémoire

Bains-les-Bains se raconte aussi à travers ses figures discrètes. Les parcours des lavandières du Canal de l’Est, recensées par l’abbé Pellerin en 1923 (Gallica - Bulletin archéologique et historique de la Lorraine), témoignent d’un savoir-faire et d’un tissu social solide :

  • La transmission orale, de mère en fille, de gestes précis pour le linge délicat des curistes, révèle la vitalité d’un artisanat invisible mais crucial.
  • La progressive syndicalisation de ce groupe dans l’entre-deux-guerres marque la conscience émergente d’une certaine égalité professionnelle.

Les petits propriétaires agricoles, peu visibles dans l’histoire officielle, incarnent également une forme de résistance à l’urbanisation du village, maintenant des traditions liées à la polyculture et au verger, parfois célébrées lors des fêtes estivales locales.

Migrations et nouvelles dynamiques depuis les années 1980

Avec la fermeture de plusieurs industries, la commune connaît de nouvelles vagues de migration interne et externe. Les trajectoires de certains nouveaux venus, artisans d’art, thérapeutes ou télétravailleurs depuis les années 2000, disent la capacité du village à se réinventer :

  • La céramiste polonaise Bożena Kowalska, arrivée en 1993, ouvre un atelier qui accueille régulièrement des scolaires : elle participe à la redynamisation culturelle et à l’internationalisation (sources : Répertoire métiers d’art Grand Est, 2021).
  • L’installation de praticiens en médecine douce, venus d’autres régions, répond aux nouveaux usages du thermalisme—plus orienté vers le bien-être—et accentue l’évolution de la commune vers un tourisme doux, capitalisant sur la nature environnante.

Par le prisme de ces arrivées, la structure démographique se diversifie : on compte, selon l’INSEE, un doublement de la part de résidents non natifs entre 1982 et 2017 (de 10,5 % à 22,6 %). Cela favorise l’émergence de nouvelles associations et transforme le visage de la vie locale.

Perspective : la commune à l’image de ses parcours

À travers les existences de Jean-Baptiste Boussingault, Camille Saint-Saëns, Paul Menneret, Yvonne Tisserant, mais aussi des figures anonymes, Bains-les-Bains dessine sans bruit un portrait changeant de la ruralité vosgienne. Ses personnalités racontent ainsi l’histoire d’un territoire ouvert, laborieux, tantôt laboratoire social et industriel, tantôt havre propice à l’inspiration. La commune n’a jamais cessé de se réinventer au gré des mutations industrielles, culturelles et de la diversité de ceux qui y ont fait halte ou choisi d’y inscrire leur vie.

Sensible aux souffles du passé et aux défis présents, Bains-les-Bains continue aujourd’hui à écrire son récit collectif à travers les voix, actions et innovations de ses habitantes et habitants, connus ou discrets.

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