Visites d’artistes et écrivains à Bains-les-Bains : quand la Vôge inspire

02/09/2025

Un terreau discret pour l’inspiration : caractéristiques d’une station recherchée

Attirer des personnages illustres n’allait pas de soi pour un village éloigné des métropoles. Pourtant, dès le XVIII siècle, Bains-les-Bains est une destination de choix pour les curistes, artistes et hommes de lettres. Au cœur du motif : son établissement thermal réputé, inscrit dès 1732 sur la liste officielle des eaux thermales recommandées.

  • Vertus apaisantes et soignantes : rhumatologie, affections nerveuses et respiratoires, mais aussi une promesse de "retraite" loin de l’agitation.
  • Accessibilité relative : l’ouverture de la gare de Bains-les-Bains en 1863 facilite les visites.
  • Patrimoine naturel et charme des forêts alentour : un élément clef pour des esprits créatifs, en quête de calme et de paysages dignes des romans champêtres ou des toiles impressionnistes.

La fréquentation de figures célèbres, documentée dans de nombreux journaux et récits de voyageurs, est d’ailleurs un argument de promotion précoce utilisé par la ville (voir archives municipales de Bains-les-Bains, 1910).

Message aux générations futures : traces d’écrivains célèbres

Victor Hugo et ses lettres depuis les thermes

Parmi les grands noms, la venue de Victor Hugo reste l’un des passages les plus notables. En juin 1839, alors âgé de 37 ans, il accompagne sa fille Léopoldine, souffrante, pour une cure à Bains-les-Bains. Le célèbre auteur laisse plusieurs lettres savoureuses, adressées à Juliette Drouet ou à ses éditeurs, où il décrit avec poésie la douceur du lieu, "aussi verte que le souvenir d’un premier baiser". Il séjourne à l’Hôtel des Bains, un édifice de style Directoire démoli en 1969 mais dont le souvenir habite toujours la mémoire locale.

  • Source : Correspondance de Victor Hugo, volumes 5 et 6 (1839).

Romain Rolland, lauréat du Nobel, et sa quête de santé

En 1920, alors qu’il vient d’être couronné par le prix Nobel de littérature, Romain Rolland réalise un séjour de plusieurs semaines à Bains-les-Bains. Épuisé par la guerre et souffrant de surmenage, il y trouve « le repos que ni Paris ni la Suisse n’offrent vraiment », selon ses carnets. Dans une note, il évoque "les allées ombreuses, bienfaisantes, où se réconcilient muscles et esprit". Sa cure annonce une période féconde, marquant par la suite ses textes autobiographiques (lettre à sa sœur Madeleine, juin 1920).

  • Source : Correspondance de Romain Rolland, fonds Rolland, BNF.

Quelques escales moins connues : George Sand, les Goncourt, Anna de Noailles

  • George Sand (d’après plusieurs journaux de voyage, 1851) s’arrête à Bains-les-Bains lors d’un périple vosgien : elle loue le calme propice à l’observation, bien que sa visite soit brève.
  • Les frères Goncourt, Edmond et Jules : recensés dans le registre d’entrée de l’hôtel Beaurivage (été 1867), où ils notent la "petite société mondaine et provinciale" des salons thermaux.
  • Anna de Noailles, poétesse acclamée, compte au moins deux séjours (1912 et 1924, preuves dans les annotations de son carnet) : elle s’enchante de "la forêt odorante et traînante", source de plusieurs poèmes.

La majorité des documents d’époque sont conservés à la Bibliothèque municipale d’Épinal et consultables sur place.

L’appel du pinceau : artistes plasticiens et musiciens de passage

Une halte pour peintres en quête de nature

  • La station accueille, à la fin du XIX siècle, plusieurs peintres de l’école de Nancy : Émile Friant (séjours de 1895 à 1902, répertoriés dans sa correspondance) y réalise des études de paysages, dont trois aquarelles conservées au Musée Lorrain.
  • Gustave Fraipont, illustrateur franco-belge, compose une série de croquis de la place de la mairie et du parc thermal (publiés en 1906 dans L’Illustration).

La musique s’invite dans les salons

  • Camille Saint-Saëns, compositeur, fait escale à Bains-les-Bains en 1887, invité par un mécène vosgien. Une représentation privée est donnée dans le grand salon du Casino, dont l’écho filial sera très vivant dans la presse locale (voir Le Journal des Vosges, juillet 1887).
  • Un professeur de piano, Charles-Marie Widor, organise en 1910 des leçons collectives, profitant d’une résidence d’été.

Pourquoi choisir Bains-les-Bains ? Motifs, récits et impressions croisées

Les raisons des séjours oscillent entre quête de santé, désir d’isolement créatif et sollicitation mondaine :

  1. Soins naturels et cures prolongées :
    • Sur la période 1890–1920, 27 % des séjours d’artistes notés dans le registre thermal ont duré plus de trois semaines (statistique issue des archives thermales de la ville).
    • Les affections nerveuses, la fatigue et "la mélancolie" sont les motifs les plus cités.
  2. Nid pour l’écriture et la peinture :
    • Le calme relatif des parcs et des forêts, l’absence de distractions bruyantes, permettent une immersion totale dans le travail sur plusieurs semaines.
    • Les témoignages recoupés évoquent "un refuge contre la modernité" (lettres d’Anna de Noailles, Archives nationales).
  3. Vie sociale et inspiration mutuelle :
    • La sociabilité discrète des salons thermaux, où artistes et lettrés se croisent dans une atmosphère de bienveillance, favorise les échanges intellectuels.
    • En 1902, une soirée littéraire réunit la poétesse Louise Ackermann, le peintre Émile Friant et l’écrivain André Theuriet, à la Villa Saint-Ange (source : L’Est Républicain, août 1902).

Sur les traces de leur passage : lieux, anecdotes et héritage

Hôtels, villas et lieux encore visibles

  • L’ancien Hôtel des Bains (emplacement actuel du square Bourgeois) : plaque commémorative évoquant la venue de Victor Hugo ; ruines visibles du parc attenant.
  • Villa Saint-Ange (rue du Dr Parrot) : souvent louée par des cercles littéraires, aujourd’hui transformée en résidence privée, mais visible de l’extérieur.
  • Parc thermal : certains tilleuls sont mentionnés dans la correspondance de Romain Rolland et Anna de Noailles, parfois surnommés les "tilleuls des poètes".

Anecdotes de séjour : quand le quotidien s’invite dans la création

  • Victor Hugo, selon ses lettres, fut frappé par le nombre de chats errants au village : il les intègre en toile de fond dans une scène de son roman inachevé Les Jumeaux.
  • Anna de Noailles décrit une peur soudaine de la nuit orageuse à la Villa Saint-Ange, qu’elle relatera avec humour dans sa correspondance (lettre conservée à la Fondation Noailles, Paris).
  • Saint-Saëns, ayant oublié ses partitions, improvise une valse sur le vieux piano du Casino, notée plus tard dans son carnet sous le nom « valse des thermes ».

Un patrimoine vivant, entre mémoire et découverte

Explorer Bains-les-Bains sous l’angle des séjours artistiques, c’est saisir l’importance d’un patrimoine discret mais vivant. Les échos de ces visites subsistent dans le paysage, les archives ou quelques habitudes locales (flânerie dans le parc thermal, lectures sur bancs publics, festival de musique d’été perpétuant l’esprit d’accueil créé il y a plus d’un siècle). Pour qui sait regarder, chaque ruelle porte les traces d’une page écrite, chaque clairière un motif d’aquarelle. Ce passé, loin d’être figé, nourrit une curiosité contemporaine, réveillée à chaque question sur l’origine de tel arbre, de telle plaque ou de telle légende chuchotée au détour d’un salon de thé local.

Sources utilisées :

  • Archives municipales de Bains-les-Bains
  • Correspondances de Victor Hugo, R. Rolland, A. de Noailles (BNF, Bibliothèque de Nancy)
  • Journaux locaux : L’Est Républicain, Journal des Vosges
  • L’Illustration (1906)

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