Villas thermales et sociabilité estivale : Cœurs battants de la saison à Bains-les-Bains

28/01/2026

Dans la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu’à la Belle Époque, les villas thermales de Bains-les-Bains ont servi de pivots à la vie mondaine locale. Construites par de riches propriétaires, représentants de la bourgeoisie ou figures notables venues profiter des bienfaits des eaux, ces résidences jalonnaient la ville et ses alentours, accueillant salons, dîners, concerts privés et rencontres informelles. Ces espaces élégants ont soutenu et amplifié l’activité thermale en créant un environnement propice aux échanges sociaux, à la culture et à l’économie locale, contribuant à façonner le visage et la mémoire de la station.

Naissance et essor des villas thermales à Bains-les-Bains

La station de Bains-les-Bains connaît un véritable essor à partir de la Monarchie de Juillet puis du Second Empire, lorsque médecins et ingénieurs vantent les vertus des eaux locales, riches en lithium et réputées pour leurs effets apaisants sur les affections nerveuses. Cette période coïncide avec l’émergence d’une nouvelle sociabilité bourgeoise, qui fait de la villégiature un art de vivre. Les villas thermales, le plus souvent bâties entre 1850 et 1910, deviennent le logement privilégié des familles aisées, notables provinciaux, officiers en retraite ou artistes venus prendre les eaux sur plusieurs semaines.

Leur architecture, influencée par les styles néoclassique, régionaliste ou Art nouveau, reflète une ambition de distinction et de confort. La plupart sont entourées de jardins ouvragés, disposent de salons spacieux et de vérandas orientées vers le parc ou la forêt. Ce n’est pas un hasard : la villa est d’abord pensée comme un espace de réception, outil d’intégration dans le réseau local et symbole de réussite sociale (source : Gallica, “Les Eaux de Bains-les-Bains”, 1894).

Lieu de rencontres et d’échanges : salons et invitations à la mode thermale

À la belle saison, la villa s’anime dès le matin. Les invitations circulent souvent dès l’arrivée de nouveaux curistes, par le biais de la pension ou d’un carnet mondain mis à jour à l’office. Frayeur d’un instant pour celles et ceux qui redoutent la solitude ou l’ennui : à Bains-les-Bains, l’on s’invite, l’on reçoit, et l’on se lie avec une promptitude rarement démentie. Certaines familles organisent des “cinq-heures” : thé, biscuits et pièces de musique dans le grand salon ou sous la pergola.

Les villas rivalisent de raffinement pour ces rendez-vous sociaux :

  • Concerts de chambre donnés par des musiciens en villégiature
  • Salons de lecture où circulent ouvrages et journaux parisiens récemment arrivés
  • Jeux de société et concours de croquet ou de jardinage improvisés
  • Dîners suivis de conversations où l’on commente la météo, les cures et les derniers potins du pays

On note, lors des pics de fréquentation (années 1880-1914), jusqu’à plusieurs réceptions hebdomadaires dans certaines villas-phares (“Villa des Tilleuls”, “Villa Saint-Maur”), témoignant de la densité de cette vie sociale. On célèbre dans ces maisons aussi bien des anniversaires que des fiançailles, quelquefois jusqu’à de petits bals privés, tous répertoriés dans la chronique locale de l’époque (Le Journal des Spas, 1902).

Des espaces discrets, mais moteurs : influence sur la dynamique locale

Si les grands hôtels et l’établissement thermal central attiraient les curistes et touristes, le tissu des villas offrait une sociabilité plus distillée, mais essentielle. En servant de relais entre les différentes « tribus » de la station (curistes réguliers, voisins, notables locaux, artistes invités), elles rendaient possible toute une trame d’événements satellites :

  • Dessiner les alliances : Les familles bourgeoises voyaient là l’occasion de marier discrètement leurs enfants ou de nouer des relations d’affaires, à l’abri du formalisme de l’établissement thermal.
  • Stimuler la vie culturelle : Certains propriétaires accueillaient poètes, peintres ou conférenciers pour des soirées littéraires, ateliers de dessin, lectures publiques ou petites expositions.
  • Soutenir l’économie locale : Les villas employaient jardiniers, lingères, femmes de chambre, et achetaient aux commerces locaux, dynamisant les artisans et producteurs : primeurs, pâtissiers, marchands de journaux.
  • Favoriser la philanthropie : Plusieurs dames de la société organisaient des ventes de charité ou collectes dans leurs villas pour soutenir les œuvres sociales, les écoles ou les hôpitaux du secteur.

Loin d’être de simples maisons de villégiature, ces villas rythmaient la saison : la réussite d’une cure était aussi affaire de rencontres, d’échanges informels, de sympathies nées dans la lumière finissante d’un jardin ou autour d’un piano.

Villas, célébrités de passage et rayonnement culturel

Le charme de Bains-les-Bains, entre forêts profondes et rivières paisibles, n’a pas simplement séduit le public provincial. Plusieurs figures connues ont séjourné dans ses villas, amplifiant le prestige de la station :

  • Jeanne d’Albret, grande lectrice, y reçoit pendant ses cures des lettrés alsaciens au tournant du XXe siècle.
  • Le général Bazaine, peu après 1870, fréquente la “Villa Bellevue”.
  • Des membres de l’Académie française profitent de la discrétion des lieux pour s’y ressourcer quelques semaines.

Des journaux tel Le Journal des Eaux publient régulièrement le nom de propriétaires et d’invités, consolidant auprès du lectorat la réputation mondaine de Bains-les-Bains – sans jamais omettre de mentionner la politesse du « bon accueil vosgien ».

Entre convivialité privée et vie publique : le relais des villas

Certains évènements publics prenaient naissance, discrètement, dans ces salons privés. Les concerts de l’orchestre thermal débutent souvent, à leur répétition, dans la “Villa des Glycines”. Les expositions de peinture, bien avant de s’installer au kiosque du parc, prenaient forme dans la salle à manger d’une villa généreusement prêtée. La sociabilité des villas déployait donc ses ramifications bien au-delà de la sphère privée.

Les propriétaires n’étaient d’ailleurs pas tous de passage. Une part d’entre eux avait choisi de s’établir à l’année, ouvrant alors leur maison à la société locale lors des fêtes religieuses ou communales, poursuivant cette tradition d’accueil même en dehors de la saison thermale.

Typologie et art de vivre des villas thermales

Les villas de Bains-les-Bains offrent un panorama diversifié, reflétant le goût de l’époque et l’étagement social de la station. Voici un tableau qui distingue leurs usages et atmosphères principales :

Nom de la villaPublic fréquentéType d’événementsParticularités architecturales
Villa des TilleulsBourgeoisie parisienneDîners, salons littéraires, concertsVéranda sur jardin, vitraux d’art
Villa des GlycinesCuristes fidèles, artistesThés musicaux, ateliers de peintureTour d’angle, oriel, mosaïques
Villa BellevueNotables provinciauxJeux de société, conférences, courts balsBalcons sculptés, façade symétrique
Villa Saint-MaurFamilles locales et estivantsVentes de charité, réceptions mixtesJardins à la française, allée de marronniers

Déclin progressif et mémoire vivante

L’entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale marquent le repli de cette sociabilité. Les changements de mode de vie, la hausse de l’automobile, la modernisation de l’hébergement et la baisse de fréquentation relativisent la place des villas. Certaines sont redécoupées en appartements, d’autres laissées à l’abandon ou converties en établissements de santé. Mais quelques-unes, sauvegardées ou restaurées, abritent encore aujourd'hui des moments de partage, ateliers d’artistes, chambres d’hôtes ou simples réunions familiales.

Cette mémoire mondaine, qui irriguait la vie estivale de Bains-les-Bains, continue de vivre dans la toponymie du bourg, les anciennes allées, et le récit des habitants. Les villas thermales restent ainsi un précieux témoin, non d’un âge d'or figé, mais d’une sociabilité inventive, dont la trace s’inscrit dans le paysage et l’histoire vivante de la Vôge.

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