Entre sources et pierres : à la recherche du patrimoine thermal de Bains-les-Bains

16/08/2025

Un site thermal remontant à l’Antiquité : premières empreintes

Les sources thermales de Bains-les-Bains sont exploitées de façon organisée dès le XVIII siècle, mais leur usage pour la santé remonte bien plus loin. Des entailles dans la roche et madriers retrouvés lors de fouilles, des monnaies romaines ou fragments de céramiques découverts dans la vallée rappellent que ces eaux ont été prisées à l’époque gallo-romaine (source : Service régional de l’archéologie, DRAC Grand Est). Cette présence ancienne ne s’affiche pas dans des ruines spectaculaires, mais se retrouve dans l’étymologie du lieu et dans quelques vitrines locales : le petit musée communal conserve notamment des tessons et médailles, preuves tangibles d’une fréquentation ancienne oubliée.

Des bains à la ville thermale : la naissance d’un quartier distinctif

Le tournant majeur s’opère au XVIII siècle. Les maisons du bourg se tournent peu à peu vers les eaux, donnant naissance à la “station”. L’ancien établissement thermal, construit en 1739, ne subsiste que par quelques pans de murs intégrés au complexe moderne ; mais la trame urbaine s’est figée : ruelles menant à la place du Bain, alignement de villas Belle Époque avec leur jardin en terrasse, seigneuriales ou bourgeoises, qui accueillaient familles et curistes célèbres.

  • La rue du Docteur-Parent : cœur historique du quartier thermal, elle concentre la plupart des bâtiments qui ont servi d’hôtels, de pensions ou de cabinets de médecins spécialisés. Les façades portent les ornements typiques des stations : balcons filants, ferronneries ouvragées, lucarnes habillées d’ardoises.
  • Le parc thermal : conçu au XIX siècle sur l’ancien “pré aux bœufs”, il conserve sa structure ; ses arbres bicentenaires, ses statues, et sa roseraie témoignent de la volonté de faire des bains un lieu de promenade et de rencontres sociales autant que de soins.
  • L’ancienne gare dite “du tram” : construite en 1891 pour relier les curistes à Épinal et Plombières, elle est aujourd’hui reconvertie en salle de spectacle.

Le grand établissement thermal : un bâtiment-monument

L’actuel établissement thermal domine la ville, et concentre à lui seul l’histoire des évolutions architecturales et médicales du thermalisme. Reconstruit à plusieurs reprises, il mêle des parties néoclassiques, des éléments plus imposants hérités des agrandissements du Second Empire, et une signalétique art déco sobre installée dans l’entre-deux guerres.

  • L’imposant porche d’entrée (bâti en 1895) présente une frise de faïence remarquable, ornée de motifs médicaux et de l’inscription “Salus per aquam” qu’affectionnaient les médecins hygiénistes de l’époque.
  • Dans le hall, les mosaïques d’origine ont été partiellement conservées : on peut y voir deux hérons, clin d’œil à la faune du Côney, et attribuées à l’atelier Gentil & Bourdet.
  • Les couloirs des vieux bains, toujours utilisés, gardent leurs baignoires en fonte, leurs robinets à “tête de lion” et leurs céramiques. Certaines baignoires portent l’estampille de 1912, signe de l’essor prodigieux du site à cette période. Le visiteur attentif remarque aussi les plaques gravées de noms de médecins et d’ingénieurs thermaux, témoignages silencieux de l’effervescence médicale du tournant du siècle.

Une curiosité : le “puits des dames”

À l’arrière de l’établissement, dissimulé dans la végétation, subsiste l’ancien “puits des dames”, couvert d’une toiture en pierre, qui servait à alimenter les premiers bains réservés à la clientèle féminine. Il n’est pas ouvert au public mais visible depuis un chemin qui longe le parc.

Les traces discrètes du thermalisme dans la ville

Au-delà des bâtisses, le passé thermal s’invite dans des détails plus discrets :

  • plusieurs fontaines publiques intègrent des fragments de pierre ou de faïence ayant appartenu à d’anciens bassins, parfois ornées de coquilles et de symboles hydrauliques (la fontaine devant la mairie, par exemple, ou celle du parc Favier).
  • à la médiathèque, des affiches anciennes datées de 1886 à 1914 sont consultables sur demande ; elles vantent “les eaux sulfureuses et sodiques de Bains, recommandées par les professeurs de Paris” (source : municipalité de La Vôge-les-Bains).
  • plusieurs maisons de maître conservent encore leurs plaques de cuivre “location aux curistes”, et l’on devine une organisation du logement dédiée… qui s’étendait parfois jusqu’aux remises et granges annexées pour accueillir le trop-plein de visiteurs en été : on a recensé près de 210 meublés référencés en 1934 (Archives départementales des Vosges).
  • Le cimetière communal abrite les tombes de quelques grandes familles de médecins et de directeurs d’établissement, souvent signalées par un bas-relief de conque, symbole du soin thermal.

Le thermalisme dans la mémoire populaire : récits, savoir-faire et objets

Au fil des conversations dans les cafés ou sur les marchés, la mémoire du thermalisme se perpétue autrement.

  • Des anciens racontent la saison où la ville “sentait la glycérine”, quand les savons thermaux étaient encore fabriqués sur place, avant d’être vendus à Nancy et Paris. Quelques rares moules à savon portent toujours le nom de la ville, précieusement conservés chez certains habitants.
  • Les enfants de jadis évoquent les files de voiturettes à bras utilisées pour transporter le linge des curistes de la buanderie publique aux hôtels.
  • Des photographies d’époque montrent les salles d’attente bondées, les affiches “Silence, eaux en cure”, les grands arbres du parc plantés à l’occasion du centenaire de l’établissement en 1839, et la foule bigarrée venue des quatre coins de la France…
  • La carte postale ancienne est un sport local : la collection de la pharmacie (près de 600 pièces, selon le dernier inventaire [Le Pays Lorrain, Revue de la Société d’Histoire de la Lorraine, 2020]) permet une approche sensible de l’évolution des équipements thermaux (ici, un kiosque à musique disparu, là, un pavillon de bain désormais immergé dans la végétation, ou l’allée de cure perdue sous le bitume).

Du déclin à la relecture : enjeux et réutilisations contemporaines

La seconde moitié du XX siècle voit la fréquentation s’effriter : en 1965, les 12 500 curistes annuels (record atteint en 1910) ne sont plus qu’un chiffre lointain, mais le potentiel du site reste prégnant. Depuis la fusion avec La Vôge-les-Bains, la commune cherche à valoriser ces traces et à repenser la place du thermalisme :

  • Le parc thermal accueille désormais des installations artistiques temporaires en hommage au passé, dont la fontaine musicale réalisée par l’artiste Claude Delhomme en 2017.
  • Des itinéraires patrimoniaux balisés jalonnent la ville, invitant à “chasser les fantômes” du passé thermal à travers des QR-codes, et des visites thématiques sont organisées durant la saison estivale par l’Association des Amis du Vieux Bains.
  • En 2022, le festival “Bains, bains, balades” a mis à l’honneur les usages de l’eau et les récits de curistes, acteur majeur du renouveau mémoriel contemporain (source : Vosges Matin, 22 mai 2022).

Sous la surface : ce qui reste à découvrir

Sillonner Bains-les-Bains, c’est avancer sur les pas d’un thermalisme qui ne cesse de se réécrire. Derrière une façade bouchée, sous les pavés d’une cour, dans un jardin délaissé ou la mémoire d’une affiche, surgissent sans cesse de nouveaux indices d’un passé encore vivant. Les archéologues et passionnés locaux poursuivent leur collecte : il n’est pas rare qu’un fragment de colonne, un seau estampillé d’un “Bains-les-Bains – Administration des eaux”, ou un cahier de réservations vieux de 120 ans ressurgissent d’un grenier. Ce sont ces objets du quotidien, ces vestiges insoupçonnés, qui infusent l’âme du lieu alors même que la ville évolue.

Plus qu’un décor ou un atout touristique, le passé thermal de Bains-les-Bains est devenu un fil vivant, très concret, qui relie habitants, curieux et voyageurs du présent aux générations passées. Il appartient à chacun d’en éclairer de nouveaux pans, par la marche, la lecture, ou la simple attention portée aux détails, jusque dans les pierres et les eaux du village.

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