Le Val-d’Ajol : mémoire et moteur d’une réorganisation territoriale vosgienne

08/07/2025

Des paroisses éparses à l’invention du canton : genèse d’une entité

La naissance du canton du Val-d’Ajol s’inscrit dans la grande refonte de l’an VIII (1800), qui découpe l’ancien duché de Lorraine selon un modèle rationnel voulu par la Révolution puis Napoléon : communes, cantons, arrondissements, départements (source : persée.fr). À sa création, le canton englobe non seulement la commune du Val-d’Ajol mais aussi plusieurs villages satellites qui, jusque-là, gravitaient autour de Plombières, Remiremont ou Fougerolles.

Ce découpage répond à plusieurs logiques :

  • L’accès aux ressources et à la justice de paix : le Val-d’Ajol se voit attribuer sa propre justice, desservant des hameaux parfois difficiles d’accès par mauvais temps.
  • L’ancrage dans les vallons forestiers : les “ajolais” vivent autant de la montagne (bois, forges, charbonnage) que de la plaine, ce qui différencie leur modèle de développement de voisins plus agricoles.

Il ne s’agit donc pas que d’une division arbitraire sur une carte, mais d’un véritable faisceau d’intérêts économiques, sociaux et naturels.

Un canton carrefour, entre influences vosgiennes et bourguignonnes

Le Val-d’Ajol occupe une position charnière : à la confluence des influences vosgiennes, franc-comtoises et bourguignonnes, porté par les échanges via le plateau de Girmont, la vallée de la Combeauté et la ligne du tacot (source : Wikipédia).

  • Jusqu’à sept foires agricoles étaient organisées annuellement au XIX siècle, drainant commerçants jusqu’à Jussey, Luxeuil et Remiremont.
  • La voie ferrée “Remiremont – Le Val-d’Ajol” (ouverte en 1890) renforce encore l’attractivité du secteur, connectant industries, thermes et filatures à la grande ligne Paris – Mulhouse.

Le canton servira, dès l’époque napoléonienne, de relais économique : point de passage, marché en étoile, plate-forme d’échanges culturels. Cette dynamique va peser sur les choix administratifs futurs.

Un territoire au rythme des fusions et des redécoupages

La question de la réorganisation territoriale subjective prend toute son ampleur au XX siècle. Entre 1926 et 1943, la suppression temporaire de l’arrondissement de Remiremont entraîne une éphémère inclusion du Val-d’Ajol dans l’arrondissement d’Épinal. À chaque réforme cantonale, la même interrogation : comment maintenir un équilibre entre cohérence géographique et intérêts humains ?

  • En 2015, la réforme du “redécoupage” (Loi du 17 mai 2013 et décret du 21 février 2014) ampute le canton du Val-d’Ajol de ses pouvoirs d’entité électorale : il disparaît comme canton autonome et ses communes sont rattachées au canton du Thillot (Préfecture des Vosges).

Le Val-d’Ajol n’existe donc plus au sens administratif strict, mais il survit comme espace de vie et d’organisation… et conserve une importance dans la mémoire collective.

Effets de la réorganisation : collectivités, habitants, économie

Le passage d’un canton autonome à une intégration dans un ensemble plus vaste a des conséquences variées :

  • Collaboration intercommunale : les communes du Val-d’Ajol participent dès les années 2000 à la structuration de la communauté de communes “des Vosges Méridionales” (fusionnée depuis 2017 dans la Communauté de Communes de la Porte des Vosges Méridionales, source : site CCPVM).
  • Poids démographique et gestion des ressources : le Val-d’Ajol, avec 3 800 habitants (Insee 2021), reste la commune principale de son secteur, mais fond dans une entité qui va d’Éloyes à Rupt-sur-Moselle en passant par Plombières. Ce regroupement permet une mutualisation d’équipements et de services, de la gestion de l’eau à celle des écoles.
  • Développement économique : la réorganisation du canton crée de nouveaux circuits courts entre communes, favorisant la coopération agricole, les filières forêt-bois, et la valorisation du tourisme vert. Le festival des “Plancher Bas” s’est ainsi élargi pour toucher de nouveaux villages voisins, preuve d’une dynamique étendue.

Pour autant, les élus locaux regrettent parfois la dilution d’une identité séculaire et la difficulté à peser face à des territoires plus grands. Dans les entretiens menés auprès d’anciens maires (archives municipales, 2022), l’expression “territoire de transition, mais pas de passage” revient souvent : le Val-d’Ajol reste un îlot, même au sein du mouvement.

Anecdotes : le canton dans la mémoire populaire

  • Le “Serment du Saint-Mont” et l’histoire des Seigneurs d’Autrey : au Moyen Âge déjà, le Val-d’Ajol faisait l’objet de partages et de contestations territoriales, entre Comté de Bourgogne, chapitre de Remiremont et différentes seigneuries locales (gallica.bnf.fr).
  • Entre Remiremont et Plombières : des générations d’ajolais sont allés “en cure” ou en apprentissage à Plombières, mais leur attachement administratif restait au canton, là où l’on déposait les actes notariés ou où l’on célébrait la fête patronale.
  • 1940-1944 : le Val-d’Ajol, point de refuge pour des familles en exode, joue un rôle logistique pour les réseaux de Résistance traversant la Vôge et la Haute-Saône (témoignages recueillis dans “Résistances en Vosges Méridionales”, 2019, éditions du Val).

Autant d’exemples de l’imbrication du petit et du grand, de l’administration et du vécu.

Échos contemporains : permanence et défis de l’organisation territoriale

Ce qui frappe, c’est la manière dont la mémoire du canton continue d’informer les manières de vivre le territoire aujourd’hui. Le bulletin municipal conserve la référence aux découpages anciens, la société d’histoire locale multiplie les initiatives (randonnées de mémoire, publications, conférences sur les forges et la transhumance, voir le programme 2022 sur le site de la mairie).

Les défis d’accessibilité, de maintien des commerces, d’attractivité pour les jeunes ménages se résolvent souvent à l’échelle de l’ex-canton, plus pertinente qu’une simple compilation de villages ou qu’un vaste canton éclaté. Les écoles, scindées entre Val-d’Ajol, Girmont et Plombières, fonctionnent encore comme un réseau informel dont la cohésion vient du temps des premiers conseils cantonaux.

Enfin, la revalorisation du patrimoine local — églises romanes, chemins de la transhumance, savoir-faire des fruitières — s’enracine dans cette longue histoire de structuration du territoire.

L’empreinte du canton du Val-d’Ajol : héritage, transmission, résilience

Si le canton a perdu sur le papier sa place dans le découpage administratif des Vosges, il participe chaque jour à la définition des solidarités locales. Par sa situation géographique, par le tissu associatif, par la capacité d’innovation de ses habitants, il demeure un laboratoire discret d’expérimentation territoriale : tester le regroupement sans dissoudre l’histoire, unir les forces sans gommer les différences.

Peut-être le vrai rôle du Val-d’Ajol dans la réorganisation du territoire aura-t-il été, au fil de deux siècles, cette capacité à conjuguer l’héritage et la modernité, à rester fidèle à son “île” tout en acceptant l’échange et l’ouverture. Un exemple à méditer pour d’autres coins de la Vôge — et d’ailleurs.

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