La mémoire vivante de la forêt : traces de l’exploitation forestière historique autour de Bains-les-Bains

14/03/2026

Dans la région de la Vôge, aux abords de Bains-les-Bains, le passé forestier s’inscrit encore dans le paysage par la présence de vestiges discrets, mais riches de signification.
  • Des scieries hydrauliques, moulins et roues anciennes rappellent l’ingéniosité locale pour transformer le bois en planches et poutres.
  • Les anciennes routes à grumes et passages de chevaux de trait conservés en forêt témoignent de la logistique d’antan pour l’extraction du bois.
  • Les traces de charbonnières, fours à poix et maisons forestières évoquent l’exploitation du bois pour le charbon et l’industrie du verre ou du fer.
  • Des rigoles, douves et petits barrages sont encore visibles, vestiges du réseau hydraulique nécessaire à l’activité forestière.
  • Des anecdotes locales, inventaires anciens et toponymes portent la mémoire de ces activités et complètent ce patrimoine matériel.
Cette exploration illustre comment la forêt, tout en se régénérant, a conservé les indices précieux d’un mode de vie lié à l’exploitation du bois, au cœur de l’histoire de la Vôge.

Une forêt travaillée : l’importance du bois dans la Vôge

La Vôge, entre forêts domaniales (telles que la forêt de Bains) et bois communaux, a toujours tiré une partie de sa subsistance de la ressource forestière. Sa couverture forestière reste imposante : selon l’IGN, près de 45% du territoire de la Vôge reste aujourd’hui sous couvert boisé, avec des peuplements mêlant hêtres, sapins, chênes et résineux (source : IGN - Inventaire forestier national). Cette présence massive du bois explique l’installation précoce d’activités liées à la transformation du bois, du Moyen Âge jusqu’au XIXe siècle, voire au-delà.

L’exploitation forestière couvrait plusieurs fonctions : le chauffage des foyers ruraux, la construction, la production de charbon de bois (essentiel à la métallurgie), la fabrication de mobilier, ou encore l’alimentation en énergie des verreries locales, elles-mêmes installées près des ressources en bois, en eau et en sable.

Les scieries hydrauliques : une ingénierie rurale à fleur d’eau

Parmi les vestiges historiques encore repérables, les anciennes scieries hydrauliques constituent probablement le témoignage le plus lisible de l’exploitation forestière intensive dans la région. Les ruisseaux de la Combeauté, de la Saône naissante ou du Bagnerot alimentaient nombre de petites installations. On recensait ainsi, selon les archives départementales, pas moins de 60 scieries hydrauliques dans un rayon d’une trentaine de kilomètres autour de Bains-les-Bains au début du XIXe siècle (source : Archives départementales des Vosges).

  • Les roues et mécanismes : De nombreuses fondations, murs de pierre et vestiges de roues à aubes se découvrent encore le long des petits cours d’eau, à l’image de la scierie du Moulin-de-Rozeilles ou de celle, plus complète, du Val d’Ajol.
  • Bassins de dérivation et rigoles : Ces installations étaient souvent complétées de rigoles, bassins ou digues destinés à réguler le débit du ruisseau selon les besoins du sciage.
  • Toits en tuiles plates et charpentes : Certaines anciennes scieries, habilement restaurées ou en ruine, laissent entrevoir la charpente traditionnelle vosgienne, spécifiquement conçue pour supporter l’humidité et le poids de la neige.

Si beaucoup de ces scieries ont disparu, il reste ici ou là, en lisière du bois, un pan de mur moussu, la trace d’une rigole, ou une meule abandonnée, autant d’indices de l’importance de cette industrie pour la région — une industrie parfaitement adaptée à un terroir où l’énergie et la matière étaient disponibles sur place.

Les anciennes routes à grumes et chemins de débardage

Une caractéristique frappante des forêts de la Vôge réside dans le réseau serré de chemins, certaines “routes à grumes” taillées dans la pente, souvent bordées d’ornières profondes. Construites pour le passage des chevaux de trait, ces voies reliaient, dès le XVIIIe siècle, les grands massifs aux scieries ou aux places de dépôt temporaire. Elles demeurent parfois visibles sous la forme de larges sentiers empierrés, de ponts de fortune, voire d’ornières impressionnantes conservées grâce à l’érosion naturelle.

  • Au sud du village de Trémonzey, la “Heurte de la Scierie” recoupe encore ces chemins historiques reconnaissables à leurs alignements de pavés glissants par temps humide.
  • Certains chemins portent, dans leur toponymie même, la mémoire du bois : “Le Chemin des Grumes”, “Sentier du Charbonnier” ou “Chemin des Verriers”.
  • Les passages étroits, renforcés par des murets de pierres sèches, témoignent d’une gestion collective du transport, où chaque exploitant participait à l’entretien de la voie.

Charbonnières et métiers oubliés : le bois, source d’énergie

Outre le bâtiment et le chauffage, le bois vosgien fut longtemps consacré à la production de charbon de bois, indispensable jusqu’au XIXe siècle pour alimenter les forges, les verreries (comme celles de la vallée de la Saône) et même la production de poix ou de goudron. Les charbonnières, ces aires aménagées pour le “meulage” du bois, laissent dans la forêt de petits cratères ou emplacements circulaires aux sols noirâtres, observables notamment en forêt de La Houssière ou autour de la fontaine de Diane.

  • Les charbonniers habitaient dans de modestes cabanes — les “loges” —, dont les ruines subsistent parfois sous la forme de soubassements en pierre ou de petites excavations.
  • La toponymie conserve le souvenir de cette activité : “Le Haut-Charbon”, “Pâture des Meules”, ou encore “La Place des Fours”.
  • Ces charbonnières fonctionnaient selon le savoir-faire ancestral, soumettant le bois à une cuisson lente en limitant l’oxygène, pour obtenir un charbon à haut pouvoir calorifique utilisé localement.

L’extraction de la poix, de la térébenthine, mais aussi la fabrication de sabots, de manches et de petits outils, ont laissé d’autres traces plus diffuses dans le paysage et parfois dans les récits familiaux transmis entre habitants.

Le réseau hydraulique : rigoles, douves et barrages de retenue

Indissociable de l’exploitation forestière, l’eau a modelé les espaces boisés de la Vôge. Les rigoles d’irrigation, douves et systèmes de petits barrages en terre ou en pierre, construits pour alimenter scieries ou moulins, sont autant d’ouvrages encore partiellement visibles, notamment le long de la Combeauté et de ses affluents. Ces réseaux pouvaient mesurer plusieurs kilomètres, guidant l’eau vers les installations les plus en aval, puis la restituant discrètement aux rivières, après usage.

  • Près du Grand Etang de Bains-les-Bains, des vestiges de digues et de canaux témoignent du réservoir d’eau essentiel pour le fonctionnement des établissements industriels.
  • Dans la vallée du Bagnerot, on distingue, au printemps, la trace de rigoles envahies de joncs — souvenirs tenaces de l’ancienne maîtrise de l’eau par les hommes du bois.

Maisons forestières, loges et patrimoine bâti associé

Si le paysage naturel témoigne d’une présence humaine ancienne, l’habitat forestier tel que les maisons forestières constitue un autre vestige majeur. Les agents des Eaux et Forêts présents dans la région depuis le XVIIIe siècle occupaient ces bâtiments disséminés en lisière des grands bois. À Bains-les-Bains même, plusieurs anciennes maisons forestières affichent encore blasons, dates et éléments architecturaux singuliers (fenêtres à meneaux, linteaux sculptés…).

  • La Maison Forestière de la Haie Misson, restaurée, conserve la mémoire des gardes, des équipes de bûcherons et de la petite école jadis accolée au logis.
  • Plus modestement, on signale dans les archives la présence de “loges” : abris temporaires servant aux charbonniers, bûcherons saisonniers ou sabotiers itinérants.

Ce bâti, loin d’être monumental, révèle l’économie modeste, mais ingénieuse, des familles de la Vôge, capables d’habiter la forêt tout en la respectant.

L’industrie du verre, des forges et leur empreinte sur la forêt

L’exploitation forestière fut dense là où se trouvaient forges et verreries. La légendaire “Vôge des verriers” (Val d’Ajol, Darney) atteste du rôle du bois dans l’essor de l’artisanat du verre soufflé, nécessitant quantité de combustible et de cendres. Les vestiges des sites de production — fours ruinés dans les bois, fragments de bouteilles, scories métalliques — croisés dans les clairières rappellent ce mariage ancien du feu et du bois (voir : Cristallerie de Cirey).

  • Le site de la verrerie de la Rochère, légèrement à l’écart de la Vôge, illustre l’histoire de la transformation du bois local en verre depuis le XVe siècle.
  • Les “places à charbon” localisées près des anciennes forges ont longtemps alimenté le bassin industriel d’Épinal et de Plombières.

Des traces vivantes : mémoire orale, toponymie et sentiers patrimoniaux

Bien souvent, la mémoire forestière ne se limite pas à des objets ou bâtiments. Elle court dans les récits transmis par les anciens, dans les surnoms ou micro-toponymes : “le Sabotier”, “la Fontaine du Bûcheron”, ou à travers les collectages d’anecdotes menés par les écoles ou associations locales (voir : Patrimoine de France).

  • Les sentiers de découverte, balisés et mis en valeur par les communes et associations, invitent à la lecture du paysage forestier avec un œil averti.
  • Les inventaires participatifs, menés par le Parc naturel régional ou la Fédération des forestiers privés, cherchent à recenser ces éléments patrimoniaux discrets mais essentiels à la compréhension de la Vôge.

Regards sur une forêt habitée : préserver et raconter

Le promeneur attentif, l’amateur d’histoire ou l’écolier curieux rencontrera, en arpentant les forêts de la Vôge, bien plus que des arbres : une multitude d’indices matériels ou immatériels rappellent la place du bois dans la vie quotidienne et la prospérité de la région. Préserver, documenter et transmettre ces vestiges — sans les figer ni les muséifier — reste le plus bel hommage à rendre à celles et ceux qui vivaient, travaillaient, et parfois inventaient, au cœur de cette forêt-matrice.

Sur les chemins de La Vôge-les-Bains, la forêt garde ses secrets mais ne résiste jamais longtemps à la curiosité patiente, au regard que l’on pose sur une pierre d’angle, une ornière, une rigole, ou un nom de lieu-dit oublié.

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