Sur les traces des pierres anciennes : vestiges médiévaux et antiques à Bains-les-Bains

15/11/2025

Introduction : La Vôge, mémoire sourde sous les pas

À Bains-les-Bains, la mémoire des siècles imprègne le paysage, se glisse entre les hêtres et les sources, s’invite sur la pierre d’une vieille croix ou dans le creux d’un mur moussu. Longtemps, l’histoire de la commune a été discrète. Loin des grands axes, elle conserve les traces effacées d’un Moyen Âge modeste mais têtu, d’une Antiquité parfois fantomatique mais bien réelle. Pour qui sait regarder, ces vestiges médiévaux — et plus anciens encore — racontent une trajectoire locale où se mêlent spiritualités effacées, pragmatismes ruraux, chemins marchands et mémoire populaire.

Un territoire anciennement occupé : prémices et fondations

Il existe des indices archéologiques de la présence humaine sur le bassin de la Vôge dès l’Antiquité. Les anciens toponymes évoquant des “fossés”, “haies” ou “monts” donnent des pistes : Baigneux désignait au Moyen Âge les “habitations près de l’eau”, tandis que les suffixes en -court et -mont renvoient souvent à des établissements gallo-romains ou mérovingiens (cf. Revue d’Alsace, 2008).

  • Vieux chemins : Les antiques voies “chemins d’Empire” reliaient Vittel, Darney et Plombières. Une part de ces tracés demeure lisible dans les chemins ruraux autour de la commune, dont la “Voie Romaine de la Vôge”.
  • Substructions antiques : Au XIXe siècle, des restes de fondations et de pavements gallo-romains, notamment près des actuels thermes et au lieudit “La Manufacture”, ont été découverts (source : Bulletin de la Société Philomathique vosgienne, 1894).

Ces vestiges sont rarement spectaculaires : ici, une assise de pierres à la jonction d’une route ancienne, là, quelques tegulae (tuiles plates) mêlées à la terre retournée par le labour. Difficile pour le visiteur d’en discerner la nature sans les explications d’un érudit local.

Le legs thermal : vestiges gallo-romains et héritage médiéval

La station thermale est indissociable de l’histoire du village. L’eau de Bains-les-Bains attira d’abord des curistes gallo-romains, puis fit la prospérité du bourg sous l’Ancien Régime. Les vestiges antiques sont fragmentaires :

  • Puits et bassins d’origine romaine : Sous la structure thermale moderne persistent, selon les analyses menées lors de sondages (INRAP, 2015), certaines maçonneries alignées sur d’anciens bassins probables. Les pierres utilisées présentent l’agrafage typique gallo-romain.
  • Objets exhumés : Pièces de monnaie, fragments de céramique sigillée et outils, dont certains visibles au musée de la ville d’Épinal, confirment une fréquentation continue du site entre le IIe et le IVe siècle.

Du Moyen Âge, il reste peu de traces d’envergure sur l’établissement thermal lui-même. Cependant, l’utilisation curative des eaux a pu perdurer, attisant les convoitises de seigneuries locales et de communautés monastiques.

Abbayes, prieuré et vie religieuse : des pierres silencieuses

Les sources sont concordantes : Bains-les-Bains fut longtemps sous la tutelle spirituelle (et économique) de puissants monastères.

Le Prieuré de Bains-les-Bains, vestige effacé

  • Fondation : Au XIe siècle, les Bénédictins de Remiremont obtiennent la gestion d’un petit prieuré. Il se situait non loin de l’actuelle église Saint-Colomban.
  • Vestiges subsistants : On peine à trouver des traces bâties. Les sources mentionnent seulement la présence de quelques substructions derrière l’ancien cimetière, incorporées à des propriétés privées (Inventaire Général du patrimoine culturel, 1982).

L’église Saint-Colomban : mémoire du Moyen Âge tardif

  • Clocher roman : L’église paroissiale conserve, côté nord, un mur massé de style roman (XIIe-XIIIe siècle), remanié à plusieurs reprises. Le clocher-porche daté de 1773, quant à lui, remplace un campanile plus ancien évoqué dans les archives.
  • Objets liturgiques anciens : Un bénitier en grès et des dalles funéraires du XVe siècle subsistent à l’intérieur, réemplois discrets mais très évocateurs de la continuité religieuse locale.

Patrimoine rural médiéval et croix de chemin

Une grande part de la mémoire médiévale de Bains-les-Bains se lit dans ses hameaux — Taintrux, Hautmougey, Les Voivres — et le long de sentiers anciens. L’habitat rural, rénové ou reconstruit, conserve cependant quelques témoins dignes d’attention :

  • Vieilles fermes à pans de bois et granges vôtées : Plusieurs bâtiments agricoles des XVIe et XVIIe siècles témoignent d’une tradition constructive antérieure, utilisant des techniques héritées du Moyen Âge : murs en moellons grossiers, poutres massives, linteaux sculptés, ouvertures basses.
  • Croix de pierre : Baisée et usée par des siècles de processions, la croix du Haut-des-Bois (XVe siècle) reste la plus ancienne de la commune, en grès rose local, ainsi qu’une croix jubilaire dans le hameau du Clerjus. Ces croix, repères spirituels et routiers, sont souvent datées grâce aux motifs sculptés (Inscriptions gothiques, Christ en croix sans titulus).

Châteaux disparus, enceintes oubliées

Dans la région, les châteaux forts se sont souvent effacés du paysage, démembrés, réutilisés comme carrières ou carrément nivelés. Bains-les-Bains ne fait pas exception, mais quelques indices demeurent :

  • Le “Mont du Château” : Proche du hameau de Hautmougey, une butte artificielle — arasée depuis le XIXe siècle — passe encore localement pour le site d’un “château de terre” médiéval. Les archéologues y repèrent des fossés en demi-lune et des traces de remparts en bois, mais aucun vestige émergé (Société Philomathique vosgienne, 1894).
  • Le château du Calmoutier : Plus loin, à quelques kilomètres, le site du Calmoutier abrita dès le XIIIe siècle un château des abbés de Remiremont. Seul un pan de mur de la basse-cour (propriété privée) et les vestiges du colombier agrémentés de pierres à bossage attestent de son passé médiéval (Inventaire régional, Lorraine).

Anecdotes de la petite histoire : objets, traditions orales et découvertes insolites

  • Registres et “patrimoine invisible” : Plusieurs études notariales (conservées aux Archives départementales) font état de “champs du vieux four”, “fontaines des Moines” et “chemin de la Dame Blanche”, à identifier comme des toponymes issus d’événements médiévaux, phénomène typique du folklore local.
  • Objets trouvés lors de labours : Des agriculteurs de la commune rapportent occasionnellement la découverte de fragments de tuiles, de pointes de flèches ou de monnaies du Xe siècle — hélas, sans contexte archéologique précis, difficile de dater ces trouvailles avec exactitude.
  • Pratiques héritées du Moyen Âge : Les processions de la Saint-Colomban et de la mi-août intègrent toujours un circuit passant par les anciennes croix et anciens puits, rappelant la dimension médiévale (voire plus ancienne) de ces parcours votifs.

Regarder : un patrimoine discret encore lisible

À Bains-les-Bains, les vestiges médiévaux et anciens manifestent une discrétion qui fait écho à la nature de la région même : rien n’est monumental, tout est modeste, souvent caché sous la végétation ou absorbé par les rituels locaux. Pas de cathédrale, pas de forteresse colossale, mais une archéologie du quotidien rural, une mémoire de pierre et d’eau, à retrouver dans un linteau gravé, une dallière usée, une croix penchée ou la trame des vieux chemins.

Chaque vestige mérite qu’on l’interroge, à condition de respecter la nature du lieu et d’accepter qu’ici, l’histoire ne se donne pas en spectacle mais s’entête, têtue, dans les détails. Scruter cette mémoire, c’est prêter attention : aux murs, aux toponymes, à l’eau qui sourd et aux voix anciennes que l’on devine sous l’écorce du paysage.

Pour découvrir ces témoins du passé, il faut aimer se laisser guider par la curiosité, parfois par les rencontres avec ceux qui racontent encore. Les pierres anciennes de Bains-les-Bains ne livrent pas tout, mais elles invitent — chaque saison, chaque détour — à renouveler la marche et l’écoute.

Références et sources complémentaires

  • Inventaire du Patrimoine Culturel de Lorraine (consultable sur POP, base du Ministère de la Culture)
  • Bulletin de la Société Philomathique vosgienne, années 1890-1910
  • INRAP, “Rapport de diagnostic archéologique sur la station thermale de Bains-les-Bains”, 2015
  • Revue d’Alsace, “Toponymie gallo-romaine dans les Vosges méridionales”, 2008
  • Archives départementales des Vosges (Épinal), séries H et E

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