Dans l’intimité des villas thermales : accueillir à Bains-les-Bains, hier et aujourd’hui

24/01/2026

Voici quelques éléments majeurs pour comprendre comment les villas thermales accueillaient curistes et voyageurs à Bains-les-Bains dans leur âge d’or :
  • Les villas se démarquaient par leur hospitalité personnalisée, mariant confort familial et élégance bourgeoise, adaptée aux attentes d’une clientèle variée et souvent exigeante.
  • L’architecture et l’emplacement choisi répondaient à la recherche de calme, d’air pur et de proximité avec les établissements thermaux.
  • Le personnel, en grande majorité féminin, jouait un rôle clé dans l’ambiance feutrée et l’entretien méticuleux de ces maisons d’accueil.
  • Au fil du temps, les villas sont devenues des foyers secondaires, des lieux d’échanges culturels et sociaux, témoignant d’un art de vivre propre aux stations thermales vosgiennes.
  • Leur histoire permet d’éclairer l’évolution du tourisme thermal, ses usages, ses réseaux et ses héritages, encore palpables aujourd’hui dans la physionomie de la commune.

L’émergence d’un modèle d’accueil : les villas dans le paysage thermal vosgien

Dès la seconde moitié du XIXe siècle, la station de Bains-les-Bains connaît un essor remarquable. L’arrivée du chemin de fer (l’actuelle ligne Épinal-Lure, avec une halte à Bains-en-Vôge à partir de 1864 – source : Archives départementales des Vosges) ouvre le territoire à une clientèle bourgeoise, parfois aristocratique, avide de soins mais aussi de nature et d’air sain. La villégiature se développe : de grandes maisons particulières émergent, conçues pour répondre à une demande d’hébergement plus intime que celle des hôtels.

  • Situation : La plupart des villas s’installent à quelques minutes à pied des thermes, souvent en retrait, dans la verdure, à la lisière du village (quartiers des Sapins, route de Clairegoutte, avenue du Docteur Schweitzer).
  • Architecture : Style éclectique inspiré du néoclassicisme, toits à croupes, bow-windows ouvrant sur le parc, détails en fonte, façades pastel.
  • Fonctionnalité : Nombreuses pièces, souvent en enfilade, grandes salles à manger, salons lumineux, espaces privatifs et petits jardins clos.

Ces maisons affichent un double visage : celui d’une maison bourgeoise, confortable mais chaleureuse, et d’une pension familiale, attentive à la quiétude du séjour et à la « préservation des habitudes » du locataire, comme le rappellent encore de vieilles annonces parues dans Le Journal des Eaux au début du XXe siècle (Gallica).

Le parcours du curiste : accueil, installation, premiers rituels

En franchissant la porte d’une villa à Bains-les-Bains, le curiste était aussitôt enveloppé d’une atmosphère bien différente de celle d’un hôtel : odeurs de cire, pas feutrés sur les tapis, lumière tamisée derrière de lourds rideaux. C’est la maîtresse de maison – parfois la propriétaire, parfois une gouvernante – qui se chargeait en personne du premier accueil.

  • Le registre d’accueil : toujours posé dans l’entrée, il consignait soigneusement nom, provenance, profession et durée du séjour.
  • La chambre : rare était celle qui ne disposait pas d’un coin lavabo (avant l’eau courante généralisée), d’une commode et d’un mobilier choisi pour durer – fauteuils capitonnés, tapisseries locales ou tableaux encadrant des scènes vosgiennes.
  • Le repas d’arrivée : servi tôt, il offrait un aperçu de la « cuisine du terroir revisitée » : omelette aux herbes du jardin, poissons du canal de l’Est, desserts à la rhubarbe – autant de gestes pour souhaiter la bienvenue, mais aussi pour ménager l’estomac du nouveau venu (précautions diététiques oblige, sur avis du médecin thermal).

L’installation n’était jamais précipitée : l’on prêtait attention à la fatigue du voyage, l’on conseillait sur les horaires de la cure, l’on glissait parfois un mot personnalisé, signe d’une hospitalité soignée. Certaines villas, par souci d’exemplarité, arboraient même de petits livrets d’accueil contenant recommandations, promenades proposées, et règlement de la maison (horaire du lever, du ménage, du silence après dîner).

Un quotidien rythmée par la cure et la vie sociale

La spécificité du thermalisme à Bains-les-Bains, comme dans la plupart des villes d’eaux vosgiennes, résidait dans cette articulation continue entre vie intime et sociale – articulation que la villa rendait possible sans brusquer le rythme du curiste.

  • L’organisation du matin : le petit-déjeuner (souvent pris en chambre pour préserver l’intimité), puis départ vers les thermes, à pied ou en voiture à cheval (et, plus tard, automobile de location pour les plus fortunés).
  • L’après-midi : sieste ou lecture dans le salon commun, incitant aux rencontres, aux échanges de nouvelles et impressions sur les bains du matin.
  • Le dîner : temps fort de la journée, souvent ponctué de la lecture à voix haute d’un journal, ou d’une petite animation musicale. Des traditions orales rapportent la présence régulière d’un pianiste ou d’un violoniste local, donnant une dimension culturelle à la vie de la maison.

La villa – du fait de son échelle réduite – encourageait la création de véritables « familles d’eaux ». Les amitiés nouées étaient parfois à la source de futures alliances, échanges de correspondance et fidélisation d’une clientèle sur plusieurs générations : les registres conservés dans certaines maisons montrent que, de 1900 à 1939, ce sont parfois quatre générations successives qui se succèdent dans une même villa.

Le rôle essentiel du personnel : entre tradition et professionnalisation

Si la maîtresse de maison était l’âme de la villa, le bon fonctionnement de l’établissement reposait sur un personnel féminin discret mais capital : bonnes, cuisinières, lingères, femmes de chambre, parfois jardinier pour l’entretien du parc et des allées. Souvent recrutées localement, ces femmes perpétuaient des pratiques transmises de mères en filles.

  • La discrétion : On évitait le recours au personnel en uniforme strict ; ici, la prévenance devait primer, sans ostentation.
  • Les soins portés à l’hygiène : nettoyage méticuleux, aération journalière des chambres (rameaux de lavande, savon noir de Marseille, techniques d’entretien anciennes), linge toujours blanchi et repassé sur place.
  • L’adaptation aux exigences de la clientèle : demandes alimentaires spécifiques, assistance pour la correspondance ou les démarches médicales, gestion des petits désagréments du quotidien (transports, perte de bagages, retards de la poste).

Avec la montée du thermalisme organisé (fin XIXe et entre-deux-guerres), plusieurs propriétaires de villas se sont formés, rejoignant des réseaux nationaux d’hôtellerie familiale (ex : Union Syndicale des Villegiatures Thermales, voir rapport 1928, Bibliothèque Nationale de France). L’accueil se professionnalise alors peu à peu, mais sans perdre le caractère « maison » des débuts.

Entre villégiature, santé et sociabilité : la villa comme microcosme d’une époque

L’accueil en villa n’était pas seulement un service, mais un art de vivre partagé. Les échanges n’étaient pas qu’utilitaires, mais aussi culturels et symboliques. Dans l’entre-deux-guerres, par exemple, il était fréquent que la maîtresse de maison organise une promenade botanique à la découverte des plantes médicinales locales (consoude, millepertuis, reine-des-prés, dont la cueillette pouvait être commentée par un invité de passage ou un pharmacien de Nancy).

  • Les salons littéraires improvisés : la villa accueillait parfois des auteurs, des journalistes ou des notables, venus partager lettre, poème ou petits traités sur la médecine hydrominérale.
  • L’ouverture sur l’extérieur : certaines villas proposaient des rencontres avec les artisans locaux : démonstration de vannerie d’osier, visite de faïencerie, ou dégustation de produits issus des fermes voisines.
  • Le carnet de la maison : tenu par la maîtresse de maison, il compilait remarques de satisfaction, anecdotes marquantes, recettes, parfois même des dessins laissés par de jeunes pensionnaires ; il servait aussi, à l’occasion, de registre de condoléances en mémoire des séjours passés.

À travers ces pratiques, la villa devenait autant un espace de repos que de sociabilité : les frontières s’estompaient entre hôte et habitant. Des familles vosgiennes ont ainsi vu leur maison durer comme villa à curistes jusqu’aux années 1970, avant que l’évolution du tourisme et la médicalisation de la cure n’apportent de profonds changements dans la structure de l’accueil.

Ce qu’il reste aujourd’hui : héritage, reconversions et mémoire vivante

Nombre de ces villas subsistent aujourd’hui, parfois converties en hébergements touristiques modernes, parfois habitées à l’année, ou fermées, dans une attente silencieuse. Leur architecture reste un fil rouge dans le tissu local, et leur mémoire subsiste dans le récit des anciens, la toponymie (villa Mathilde, villa des Tilleuls…), et les pratiques patrimoniales (visites guidées, expositions temporaires).

  • Plusieurs villas sont classées au titre du patrimoine architectural local ou inscrites à l’inventaire des bâtiments remarquables de La Vôge-les-Bains.
  • Des archives orales, collectées par l’association Histoire et Patrimoines Vôgiens, conservent le souvenir de grandes familles de curistes, de figures du personnel, et d’anecdotes liées à l’accueil (« le chat qui suivait les nouveaux venus à chaque arrivée, la voisine-hôtesse réputée pour ses infusions… »).
  • Chaque été, des descendants de curistes reviennent chercher dans la villa familiale cette trace unique d’un art de recevoir, tissé d’attention, de discrétion et de mémoire partagée.

En somme, parcourir l’histoire des villas thermales à Bains-les-Bains, c’est renouer avec une forme d’hospitalité fondée sur la continuité du lien – entre les générations, entre ville et campagne, entre repos et rencontre. Elles portent encore, à travers leurs murs et leurs souvenirs, la marque d’un accueil à la fois humble et raffiné, un art du séjour qui fait toujours la singularité profonde de cette région de la Vôge.

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