Coulisses d’un patrimoine menacé : villas thermales en péril à Bains-les-Bains

03/02/2026

Depuis plus d’un siècle, Bains-les-Bains a vu fleurir des villas thermales, témoins vivants de la prospérité passée et du raffinement architectural de la station. Aujourd’hui, plusieurs demeures emblématiques sont fragilisées voire en péril, victimes d’abandon, de ventes à la découpe ou d’un manque d’entretien.
  • De nombreuses villas thermales, dont la Villa Les Lilas ou la Villa La Favorite, souffrent de délabrement avancé.
  • Ces demeures mêlent architecture, histoire locale et mémoire des familles qui les ont fait vivre.
  • L’inscription ou le classement aux Monuments Historiques restent rares et insuffisants à protéger le tissu patrimonial.
  • Les enjeux dépassent la simple conservation de bâtiments : ils touchent à l’attractivité du territoire, à la transmission culturelle, au devenir des centres-bourgs ruraux.
  • Sauvegarder ces villas requiert une mobilisation collective, des soutiens publics, mais aussi une revalorisation du rôle qu’elles ont encore à jouer aujourd’hui.

Le patrimoine thermal de Bains-les-Bains : repères historiques et architecturaux

L’âge d’or thermal de Bains-les-Bains s’étire de la seconde moitié du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Les analyses du chercheur Marc Maget (source : Patrimoine des Vosges thermales, 2019) montrent comment l’essor du tourisme médical – sur fond de chemin de fer et de prescriptions hygiénistes – s’est immédiatement accompagné d’une floraison de résidences secondaires, destinées à accueillir riches familles, médecins et sociétés de curistes. Parmi la soixantaine de villas thermales identifiées en ville et sur les premières hauteurs, on trouve deux catégories principales :

  • Les « villas de villégiature » (entre 1860 et 1910) : maisons bourgeoises aux décors surchargés, aux toitures complexes, mariant briques, pierre et parfois pans de bois, dans un style éclectique caractéristique de la Belle Époque.
  • Les villas « Art déco » ou « modernes » (années 1920-1930) : plus sobres, présentant des éléments géométriques et des décors mosaïqués, souvent proches du parc thermal ou de la gare.
Villa Belle Époque – Promenade Thermal

Parmi les villas les plus connues : la Villa Les Lilas, la Villa « Le Chalet Suisse », la Villa Edelweiss, ou la Villa La Favorite. Bon nombre étaient entourées de parcs, arborant des tourelles, des serres, des vérandas à l’art verrier remarquable. (Photographie de la promenade Thermal, source Wikimedia Commons.)

Villas en péril : état des lieux et causes du déclin

Le patrimoine thermal de Bains-les-Bains connaît depuis un demi-siècle une dégradation préoccupante, variable selon les villas. On peut distinguer plusieurs situations critiques :

  • La Villa Les Lilas : construite vers 1890, elle se distingue par sa toiture « mansardée » et sa véranda ouvragée. Vacante depuis le décès de ses derniers occupants, livrée aux intempéries, elle présente aujourd’hui des infiltrations, un début d’affaissement des planchers et une menace de vandalisme. Son parc attenant est en friche.
  • La Villa La Favorite : située sur l’avenue des Thermes, elle pâtit d’ajouts peu harmonieux et d’un morcellement en appartements loués à l’année, ce qui a entrainé une perte de cohérence du bâti et la suppression de nombreux décors d’origine.
  • Le Chalet Suisse : remarquable pour ses décors inspirés de l’architecture savoyarde, il subit un abandon progressif, faute d’investissement. Charpentes et balcons en bois sont fragilisés, certaines dépendances menacent ruine.
  • Villa Edelweiss :  transformée en petits logements puis laissée vacante, elle a vu ses magnifiques vitraux fracturés et plusieurs actes de vandalisme ces dix dernières années.

D’après l’ancienne agente de l’office de tourisme de Bains-les-Bains (témoignage de l’association Héritage et Thermal), près de 50 % de ces villas n’ont plus d’usage d’habitation principale, accentuant le risque de déshérence. Le repérage communal de 2021 les classe en trois catégories : bien entretenues (15 %), utilisées mais fragiles (35 %), gravement menacées (50 %).

Les facteurs d’un péril croissant

  • La désaffection du thermalisme classique et la baisse de fréquentation des stations depuis les années 1960.
  • Le coût d’entretien très élevé, sans usage adapté ni subventions à la hauteur.
  • Les difficultés juridiques (indivisions, successions longues, héritiers éclatés).
  • La méconnaissance ou la sous-estimation patrimoniale des villas, perçues comme des « maisons de riches curistes » et non comme témoignage d’histoire locale.

En outre, peu de villas bénéficient d’une protection patrimoniale forte : seules trois sont inscrites à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques (source : DRAC Grand Est, 2023). Pour comparaison, Plombières-les-Bains en compte plus d’une dizaine.

Quels enjeux de sauvegarde pour Bains-les-Bains et sa région ?

Des villages comme Bains-les-Bains posent une question qui dépasse celle de l’esthétique ou de l’anecdote : de quoi se prive-t-on quand on laisse des villas thermales disparaître ?

Maintenir une identité commune dans un monde qui change

Les villas sont une matrice de mémoire collective. Elles témoignent d’une période où le bourg s’ouvrait à l’Europe, à la modernité des soins et à la sociabilité urbaine venue de Paris ou de Bâle. Les familles qui y vivaient ont parfois laissé des archives, des registres d’hôtes, des œuvres d’art, éparpillées de suite en suite. Perdre les villas, c’est aussi effacer le souvenir des rafraîchissements sur la terrasse, des musiciens amateurs qui y trouvaient hébergement, et des emplois qui dépendaient de leur activité – domestiques, jardiniers, guides, blanchisseurs locaux.

L’enjeu de l’attractivité et du renouveau local

Les exemples d’autres stations comme Vittel ou Évian montrent combien le maintien d’un tissu de villas historiques peut attirer des visiteurs exigeants, en quête d’histoires, de logements de charme, ou de lieux événementiels. À Bains-les-Bains, la disparition progressive de ces demeures signifierait un appauvrissement de la trame bâtie et nuirait in fine à l’image de la station.

Transmission des savoir-faire et des techniques

Chacune de ces villas concentre des métiers d’art, encore repérables : ferronnerie, vitrail, menuiserie d’art, aménagement de jardins à l’anglaise ou à l’italienne, savoir-faire locaux dans la charpente ou le travail de la tuile vernissée. Leur préservation est aussi l’occasion de relancer des filières aujourd’hui menacées, qui participaient autrefois à l’économie locale.

Questions de justice territoriale et d’accès aux soutiens publics

Le morcellement de la propriété, l’absence d’inscription au titre des Monuments historiques ou le faible engagement des acteurs touristiques bloque l’accès aux aides de l’État ou des fondations spécialisées (Fondation du Patrimoine, Sites et Cités Remarquables de France). Sur ces dossiers, la comparaison avec d’autres bourgs thermaux montre combien la mobilisation collective (expropriations d’utilité publique, appels à projets nationaux, implication des familles héritières) peut débloquer des situations que l’initiative privée seule ne règle plus.

Perspectives et leviers d’action pour les villas de Bains-les-Bains

En réponse à ce lent péril, quelques dynamiques, encore fragiles, émergent :

  • Des visites guidées et conférences ponctuelles en saison pour sensibiliser habitants et curistes (qu’on doit en particulier à la SHAB, Société d’Histoire et d’Archéologie de Bains-les-Bains).
  • Des tentatives de « café patrimoine » et d’ateliers “mémoire du quartier”, permettant de collecter photographies et histoires orales autour des villas.
  • La création récente d’un « groupe de vigilance citoyenne » pour signaler les actes de vandalisme ou les projets de destruction.
  • L’inscription, avec l’accord des propriétaires, de certaines villas à des appels à dons via la Fondation du Patrimoine.
  • Des discussions amorcées avec le Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges, pour intégrer le patrimoine bâti aux futurs parcours de découverte touristique.

Face à l’évolution rapide des usages, la réflexion engagée invite à repenser non seulement la destination de ces demeures (hébergement touristique ? résidences d’artistes ? espaces associatifs ?), mais aussi à renforcer les partenariats publics-privés et à oser, pourquoi pas, la création de nouvelles fonctions qui s’inscrivent dans la mémoire des lieux, mais sachent parler à une génération qui rêve encore de beauté, de calme, et de racines.

Pour aller plus loin

  • Inventaire architectural Bains-les-Bains - DRAC Lorraine, Base Mérimée
  • Maget, M. : « Patrimoine thermal des Vosges ». Les Cahiers du Patrimoine Lorrain, 2019.
  • Association Héritage et Thermal  (brochure municipale, 2022).
  • Fondation du Patrimoine : dossiers en ligne et fiches sur les menaces patrimoniales.
  • Visites guidées proposées régulièrement par la SHAB – renseignements à l’office de tourisme de La Vôge-les-Bains.

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