Villas de villégiature à Bains-les-Bains : Lecture vivante d’une société thermale

22/01/2026

Les villas thermales de Bains-les-Bains constituent à la fois des marqueurs architecturaux et de précieux témoins de la vie touristique et sociale de la station vosgienne, notamment durant les périodes fastes du thermalisme. Entre leurs façades élégantes, leur implantation stratégique autour des établissements de bains, et les souvenirs vivants ou oubliés de leurs hôtes, ces demeures donnent à lire l'évolution des modes, de la sociabilité et de l’économie dans la région :
  • Symboles de l’âge d’or thermal de Bains-les-Bains, reliant architecture, prospérité et réputation de la ville.
  • Révélateurs de l’essor du tourisme de santé dès le XIXe siècle, où la villégiature devient institution sociale.
  • Témoins concrets des innovations architecturales, du style art déco à la villa Belle-Époque.
  • Entre-soi, réception, liens sociaux et vie mondaine se devinaient dans la disposition des salons et jardins.
  • Pages vivantes de l’histoire locale, entre préservation, transformations et pertes regrettées.

Un âge d’or du thermalisme dans les Vosges

L’histoire de Bains-les-Bains s’inscrit dans cette vague du thermalisme européen, dont les origines locales remontent, selon l’abbé Grosse ou Louis Madelin, à la période romaine mais dont la véritable explosion date du XIXe siècle (Sources : Archives départementales des Vosges, Dossier Thermalisme). Le développement d’un réseau ferroviaire facilitant l’accès à la station à partir de 1860 marque le commencement d’une véritable ruée sur les établissements et, parallèlement, la construction des premières villas de vacances destinées à une clientèle aisée, mêlant bourgeoisie provinciale et notabilités venues de l’Est (Nancy, Strasbourg) ou de Paris.

  • La population de la commune double quasiment entre 1850 et 1900 lors de la saison thermale (Monographie communale, INSEE).
  • En 1910, on compte plus de 1 200 curistes annuels pour une population de moins de 2000 habitants.
  • La station bénéficie du bouche-à-oreille médical : rhumatismes, affections cardiaques, troubles nerveux et dépressions sont traités par la cure locale, réputée jusque dans la bourgeoisie nationale (Bulletin des médecins de France, 1890).

Ce flux constant appelle toute une infrastructure dédiée, dont les villas sont la plus visible mais non la seule expression : pensions, salles de réunion, potagers ou cabinets de lectures sont créés pour accompagner l’art de la villégiature.

Naissance et évolution des villas thermales : entre modèles et innovations

Signes extérieurs de réussite sociale, mais aussi véritables marqueurs architecturaux, les villas thermales font leur apparition dans les inventaires cadastraux à la fin du Second Empire et surtout sous la Troisième République. Leur implantation épouse la topographie du bourg, chaque parcelle étant choisie avec soin pour offrir tranquilité et ombrage, à distance respectable des établissements thermaux et du tumulte du centre.

Typologie architecturale

  • Belle Époque : Logis élégants aux façades claires, toits d’ardoises à la Mansart, balustrades en fonte, grandes ouvertures vers des jardins soigneusement dessinés.
  • Art Déco : Volumes plus massifs après 1920, lignes épurées, bow-windows, motifs géométriques, usage du béton et du verre, marquant la transition vers la modernité.
  • Influences régionales : Pierre blonde des Vosges, toiture débordante, galeries, éléments rappelant le chalet suisse, inspirés par le climat montagnard (Inventaire Général du Patrimoine Culturel, Région Grand Est).

Chacune, derrière son portail en fer forgé, dévoile une histoire propre et une clientèle régulière ou de passage, fidèle ritualisant son retour chaque été.

L’emplacement : une carte sociale de la station

  • Les rues Montjoux, du Capitaine-Flayelle, ou avenue du Général-Leclerc étaient particulièrement prisées pour leur exposition, leur calme et leur proximité aux sources.
  • Les villas s’articulent souvent en couronne autour du parc thermal : certaines abritaient toute une maisonnée (domestiques compris), d’autres logeaient discrètement des figures artistiques ou médicales de renom.

Vie dans les villas : quotidien et sociabilité

La villa de cure n’est ni une maison ordinaire, ni tout à fait une résidence secondaire : elle organise, autour du rythme des soins thermaux, une sociabilité spécifique, calée sur les horaires particuliers des bains, des repas de la pension, du casino ou du parc.

Un foyer temporaire, un théâtre social

  1. Les espaces intérieurs favorisent la rencontre : salons clairs, salles à manger ouvertes sur véranda, bibliothèque et jardin propices aux discussions et jeux de société.
  2. La table, avec ses horaires précis, devient le centre de rituels et de conversations ; il n’était pas rare que l’on « tienne maison » pour ses voisins curistes ou des médecins de passage.
  3. Les journées s’écoulent lentement, rythmées par les soins, les promenades, parfois les concerts et conférences offerts par l’établissement thermal ou le casino.

Le carnet d’adresses s’échange au gré des saisons, des familles se croisent et se retrouvent d’année en année : des histoires d’amitié, des idylles s’y jouent discrètement, parfois immortalisées dans les correspondances ou l’état civil local. En témoignent certains noms retrouvés sur les boîtes aux lettres ou les plaques de notables.

Un microcosme social en mouvement

  • La villégiature à Bains-les-Bains, c’est l’apparition d’une société « en vacances », soulagée des lourdeurs citadines, mais codifiée : distinctions de classes, convenances et habitudes sont certes plus souples qu’à Paris, mais restent perceptibles.
  • Les villas servent aussi de cadre à des dons et œuvres sociales (kermesses, collectes pour les pauvres de la commune, concerts de charité).
  • Quelques anecdotes rapportées par André Humblot dans ses chroniques (L’Est Républicain, années 1930), évoquent ces invitations où le personnel — cuisinière, femme de chambre — rejoignait parfois la table des invités pour les grandes occasions.

Les villas, reflet d’une économie touristique en pleine effervescence

Par leur nombre, leur diversité et leur histoire, les villas témoignent de la vitalité économique du Bains-les-Bains thermal : elles structurent un écosystème où se croisent hôtellerie, commerces, professions médicales et loisirs.

Données repères : Impact économique des villas thermales à Bains-les-Bains (1860-1939)
PériodeNombre estimé de villas emblématiquesCapacité d'accueil (personnes)Effet sur le commerce local
1860-18808Entre 30 et 60Ouverture de 4 nouvelles tables d’hôtes, 2 pharmacies
1880-191017Jusqu’à 120Développement du casino, 14 boutiques saisonnières recensées
1910-193925 env.Entre 160 et 200Essor des hôtels particuliers, activité florissante du marché hebdomadaire

Cet essor s’accompagne de l’investissement des propriétaires locaux, mais aussi de Parisiens, Strasbourgeois et industriels lorrains, souvent séduits par la douceur du climat et l’attrait d’une vie plus paisible, concentrée autour de l’établissement thermal et de son parc. Des récits d’archives indiquent que certains industriels offrirent à leurs employés méritants les frais d’une cure dans une des pensions de la ville (source : archives municipales, correspondance de la Manufacture d’Imagerie d’Épinal, 1928).

Patrimoine et mémoire : la destinée variée des villas de Bains-les-Bains

Aujourd’hui, toutes les villas n’ont pas connu le même destin. Certaines sont restées dans les mêmes familles, d’autres ont été transformées en chambres d’hôtes, cliniques, ou mêmes logements sociaux. Un nombre non négligeable demeure vacant ou a malheureusement subi de lourdes transformations, voire des destructions (cas de la villa aux volets rouges rue du Capitaine-Flayelle, démolie en 1987 : dossier DRAC).

  • La valorisation patrimoniale, souvent insuffisante, peine à suivre, malgré le classement de quelques propriétés par la Région Grand Est ou la Mission du Patrimoine.
  • Les associations locales, telles que « Mémoire de La Vôge », œuvrent à la conservation des témoignages, documents, photographies et souvenirs attachés à ces demeures.
  • Les projets de réhabilitation, parfois relayés par des particuliers sensibles à la mémoire des lieux, questionnent la transmission et l’équilibre entre patrimoine et actualisation des usages.

C’est aussi dans les petits jardins, les ferronneries, les photographies retrouvées dans les greniers ou les anecdotes transmises que se joue la mémoire d’une société, de ses aspirations et de son rapport à la nature et à la santé.

Ouverture : Les villas, des repères vivants pour demain

Les villas thermales de Bains-les-Bains, au-delà de leur présence silencieuse, gardent la trace d’un art de vivre façonné par le thermalisme, la convivialité et la saisonnalité touristique. Leur étude attentive offre un accès privilégié à l’évolution d’une société en quête de bien-être, de rencontres et de nature, tout en rappelant que la conservation du patrimoine n’est jamais acquise mais se rejoue à chaque génération. Pour qui veut comprendre ou réinventer le tourisme à La Vôge-les-Bains, leur mémoire reste une source d’inspiration et de réflexion précieuse.

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