L'art du vitrail à Bains-les-Bains : une lumière singulière dans les églises de la Vôge

09/12/2025

Lumière sur un patrimoine souvent discret

À première vue, les villages de la Vôge, nichés au sud-ouest des Vosges, évoquent davantage les eaux calmes et les forêts profondes que le tumulte artistique. Pourtant, derrière les portes modestes de ses églises, Bains-les-Bains préserve un patrimoine de vitraux souvent insoupçonné. Contrairement aux grandes cathédrales, ici, la subtilité prime sur le spectaculaire. Certains vitraux racontent des épisodes locaux ; d’autres, d’une facture plus ancienne, témoignent d’époques de reconstruction et de renouveau. Tous ont en commun de révéler, à qui sait observer, une lumière colorée qui façonne, plus qu’elle n’orne, le silence de ces édifices religieux.

Entrer dans l’église Saint-Colomban : entre tradition et modernité

L’église paroissiale Saint-Colomban, cœur spirituel de Bains-les-Bains, fut rebâtie entre 1868 et 1870, à la suite d’un incendie fatal (source : “Itinéraires du patrimoine, Inventaire Général du Patrimoine Culturel”, Région Grand-Est). Si l’on admire son architecture néo-gothique, ce sont ses vitraux, créés entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres, qui marquent le visiteur.

  • Le chœur et ses vitraux anciens : le chœur accueille trois hautes verrières, offertes par de notables familles locales en 1886. Il s’agit d’œuvres signées par le maître-verrier Messin Charles Champigneulle, représentant la Cène, la Crucifixion et Saint-Colomban lui-même.
    • Remarquable : l’inscription des donateurs en bas du panneau, rappel de la forte implication des habitants dans la vie paroissiale.
    • Technique : palette sourde, dominante bleu-nuit, mise en valeur des mains, regards et éléments sacrés grâce à des jeux de rubis et de jaune d’argent.
  • Vitraux latéraux : plus modestes, ces fenêtres sont ornées de grisailles, quelques motifs floraux et croix simples. Leur sobriété laisse passer une lumière diffuse, à mille lieues des polychromies cathédralesques.
  • Le vitrail moderne du baptistère : œuvre datée des années 1950, non signée, qui mêle motifs abstraits (vagues, colombes, croix stylisées). Souvent remarqué pour son audace, il marque le passage du vitrail-illustration à un vitrail-symbole.

Quelques anecdotes sur l’artisanat local

  • La famille Campagne de Plombières a réparé certains vitraux dès les années 1920, preuve de l’existence d’un artisanat verrier actif dans la région (cf. Archives communales).
  • Les destructions de 1944 ont nécessité le remplacement d’une baie par un vitrail offert par les sœurs de la Providence, aujourd’hui l’un des rares exemples locaux de la veine semi-abstraite des années d’après-guerre.

Église Sainte-Madeleine des Voivres : l’émotion à travers la couleur

Située à moins de 8 km au sud, l’église des Voivres se distingue par un ensemble de vitraux installé en 1921, signé par l’atelier Benoît d’Alsace (source : Base Palissy, Ministère de la Culture). Le choix de la paroisse de rénover la nef après la Grande Guerre témoigne d’une volonté de renaissance.

  • Un programme hagiographique riche : ici, chaque baie illustre un saint vénéré dans la région (entre autres : Sainte-Odile, Saint-Élophe, Saint-Arnould). L’approche pédagogique, chère à l’art chrétien populaire du XXe siècle, est manifeste : chaque scène s’accompagne d’une courte légende en français sous le vitrail.
  • La couleur en majesté : ces vitraux, bien que récents, surprennent par l’intensité des rouges et des verts, véritables sources de chaleur dans la simplicité de l’édifice.

Focus sur une restauration récente

  • Suite à une tempête en 2017, une verrière fut brisée ; la commune fit appel à l’atelier Verre & Décors (Vosges) pour une restauration à l’identique des techniques d’antan : pose au plomb, peinture à la grisaille et cuisson traditionnelle.
  • Un détail souvent ignoré : on retrouve, au revers de l’oculus sud, la « signature » du restaurateur gravée à la pointe diamantée, discrète marque de respect envers le travail des maîtres-verriers.

L’église Saint-Brice à Hautmougey : un vitrail classé Art Déco

Bien que plus modeste, l’église Saint-Brice à Hautmougey, commune associée à La Vôge-les-Bains, attire les curieux par un vitrail d’influence Art Déco, créé en 1930 par le Lorrain Jean Gaudin, figure du renouveau verrier français (source : Atelier Jean Gaudin).

  • Le vitrail de Saint-Brice guérisseur : la silhouette du saint, vêtue de drapés stylisés, est campée sur un fond de lignes géométriques, mêlant verres opalescents et motifs végétaux stylisés. Le jeu entre lumière diffuse et accentuation des contours est caractéristique de l’école Gaudin.
  • La technique en bref :
    • Verres soufflés à la bouche, choisis pour leur translucidité laiteuse.
    • Contours soulignés de plomb noir extra-fin, typiques du style Art Déco.
  • Fait rare dans les Vosges, le vitrail a été inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques en 1998.

Une symbolique locale

  • Saint-Brice, invoqué pour prévenir les fièvres et les épidémies, était particulièrement honoré par les ouvriers des usines thermales à la fin du XIXe siècle.

Pistes à explorer : petites églises, grands trésors cachés

  • Église d’Harsault : elle conserve quelques verrières anonymes du début XXe siècle, consacrées à Saint-Roch et à la Vierge du Rosaire. La teinte pourpre de la baie sud serait, selon Jean-Yves Dumesnil, historien local, due à l’emploi de fragments de verre fondus à partir de déchets industriels des faïenceries proches.
  • La chapelle des Thermes : rarement ouverte, elle présente deux vitraux géométriques typiques des années 1950, redécouverts lors de sa restauration en 2018 après de longues années d’abandon.
  • Saint-Loup-sur-Semouse (commune périphérique) : à quelques kilomètres, l’église paroissiale abrite quatre vitraux de Charles Champigneulle, mêlant style néogothique et scènes de vie locale : moissonneurs, lavandières, allusions directes à la vie rurale de la Vôge.

Ce que révèlent les vitraux de Bains-les-Bains : regards sur l’histoire, la technique et l’esprit du lieu

  • Chronologie et influences : sur moins de 150 ans, on observe une transition : de la piété traditionnelle à la représentation symbolique, puis à l’abstraction.
  • Contribution d’ateliers lorrains : la présence des signatures Champigneulle, Benoît, Gaudin, témoigne d’une histoire artistique dense et de liens forts avec le bassin verrier de la Lorraine.
  • L’implication des habitants : la plupart des vitraux ici sont des dons : particuliers, associations, congrégations… La mention du nom des donateurs, associée à une dédicace, rappelle l’importance de la cellule villageoise face à des procédés industriels en plein essor au XXe siècle.
  • Techniques locales spécifiques :
    • Rôle des verriers itinérants, recrutés aux ateliers de Nancy et de Plombières pour les restaurations.
    • Utilisation atypique de verres recyclés ou d’opalines tirées de déchets industriels.
  • Anecdotes de sauvetage : durant la Seconde Guerre mondiale, des habitants cachèrent des vitraux démontés dans des granges ou entreposés dans les thermes, pour éviter leur destruction (source : Archives départementales des Vosges).

À l'écoute de la lumière locale

Les vitraux de Bains-les-Bains et ses environs défient l’idée reçue selon laquelle seuls les hauts lieux religieux urbains recèlent de tels trésors. Finement inscrits dans leur paysage, ils révèlent la discrète force d’une mémoire collective. Au fil des restaurations et des dons, ces œuvres de verre sont devenues des témoins vivants, changeant de couleur selon la lumière et les saisons, et invitant le visiteur à une contemplation renouvelée.

Pour les passionnés d’art sacré ou simplement pour ceux qui cherchent à surprendre la lumière dans un éclat coloré inattendu, il suffit parfois de pousser la porte d’une église de la Vôge pour rencontrer, dans la transparence du verre, l’ombre persistante des générations passées.

Ressources principales : - POP Culture, base Palissy (Ministère de la Culture) - “Patrimoine religieux et vitraux des Vosges”, Presses universitaires de Nancy - Archives communales de Bains-les-Bains et des Voivres - Atelier Jean Gaudin

En savoir plus à ce sujet :

Articles